André D. Robert,  Numéro 36,  Raison, vérité(s) et pouvoir

Science, non-science, 
recherche, et élaboration des 
vérités scientifiques

En un temps où les sciences font l’objet de dénigrements orchestrés à des fins de domination politico-idéologique, l’école joue un rôle majeur dans leur défense et promotion. La question d’un enseignement non dogmatique des vérités scientifiques, conforme à leurs processus d’élaboration dans et par la recherche, s’avère centrale. Cela suppose de se former quelques idées claires sur ce qui différencie pratique scientifique et autres types de pratiques.

Le 18 mars 2025, dans une tribune intitulée 
« Face au déni scientifique, défendons la connaissance », des chercheurs parlant au nom du Muséum national d’Histoire Naturelle s’exprimaient en ces termes :

« La science n’est pas une opinion, mais une méthode rigoureuse qui, depuis des siècles, guide nos décisions et façonne l’avenir de nos sociétés …

Face aux défis écologiques, sanitaires et sociaux qui nous attendent, seule une société qui valorise la connaissance pourra trouver des solutions durables, répondre efficacement aux crises de demain et faire société grâce au partage d’un socle commun de connaissances1 ».

L’institution scolaire joue évidemment un rôle essentiel dans ce contexte : Condorcet a énoncé dès 1792 la révolution politique qui devait s’opérer par l’établissement d’une relation intrinsèque entre la démocratie et une école émancipatrice, attachée aux vérités objectives issues des travaux scientifiques.

Face aux attaques ou aux contournements par recours et retour de plus en plus appuyés à des croyances aberrantes (telles que la réaffirmation de la platitude de la terre, la négation de l’évolution des espèces, le refus de considérer la réalité des changements climatiques dus à l’action humaine, les croisades anti-vax, les délires technologiques transhumanistes, etc.), l’école est le premier maillon d’une nécessaire « intelligence publique des sciences » (Stengers et Drumm, 2017). Pour ne pas se laisser prendre au piège du relativisme généralisé, c’est-à-dire l’idée que toutes les opinions se valent et que les vérités scientifiques sont des opinions comme les autres, tendance qui a le vent en poupe à la faveur de brouillages idéologiquement intéressés, passant par d’innombrables canaux de diffusion, il est indispensable de procéder à quelques distinguos. Ceux-ci supposent le rappel de critères de distinction entre les sciences (physiques et humaines), et ce qui n’en relève pas (on opposera ici ‘science’ et ‘non-science’ pour aller vite). Une autre distinction s’avère utile entre science faite et science en train de se faire, ou recherche scientifique en cours (distinction à laquelle l’école a intérêt pour ne pas enseigner les sciences comme si elles étaient des dogmes). Cette démarche clarificatrice suppose donc de se faire une représentation nette des processus d’élaboration des vérités scientifiques, même de manière très synthétique et simplifiée.

Science et non-science, discours scientifique et discours autres

S’il existe des ‘styles scientifiques’ différents à la mesure de la pluralité des sciences, comme les six styles2 que distingue Crombie (1994) – repris par Ruphy (2018) -, il n’en reste pas moins que la qualification de ‘scientifique’, applicable globalement tant aux sciences de la nature qu’aux sciences humaines et sociales, repose sur une ligne de démarcation opposant opinions, croyances, discours de nature expérientielle, sensible, esthétique, religieuse, etc. et discours fondé sur l’administration de preuves rationnelles vérifiables par le moyen de critères avérés, accédant ainsi au statut de connaissance scientifique. Cette ligne de démarcation trouve son expression dans la notion de ‘rupture épistémologique’ théorisée par Gaston Bachelard (1884-1962) : « La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en connaissances3 ».

Cette position épistémologique ‘différencialiste’ ménage aux sciences la place exceptionnelle que leur valent dans l’histoire de l’humanité leur sens des problèmes, et leur construction de langages spécifiques (mathématiques et abstraits en sciences physiques, plus en rapport avec le langage courant, et ayant néanmoins recours à des concepts et termes particuliers, en sciences humaines), en vue de résoudre des problèmes précisément circonscrits. Cela passe par la production de ce qui pourra être appelé vérité(s) dans la connaissance d’un secteur du réel pris pour objet d’analyse, et la possibilité d’une action sur lui. La philosophie médiévale parlait à ce sujet d’une « adéquation de l’esprit et de la chose4 ».

C’est bien la conception différencialiste qui doit nous servir de boussole afin d’éviter le confusionnisme auquel tant de forces sociales aujourd’hui s’emploient à rallier des citoyens5. Pour autant, cette vision claire et distincte, renvoyant à telle science constituée à un moment donné de l’histoire ne saurait faire oublier les processus difficultueux par lesquels s’élaborent les vérités scientifiques.

Science en train de se faire, recherche scientifique

Bachelard a lui-même constamment souligné les difficultés induites par le caractère construit du discours scientifique, construit contre des erreurs et connaissances ‘premières’, correspondant à la nécessité de la méthode (littéralement le chemin par lequel on doit passer) mise en oeuvre dans une démarche de recherche scientifique.

Celle-ci désigne la démarche intellectuelle visant – selon un ensemble de procédures normées, reconnues par une communauté garante d’un domaine spécifique d’étude – à administrer la preuve de la résolution du ou des problèmes préalablement construits à l’intérieur d’un cadre théorique de référence. Résumons brièvement, certes très grossièrement au regard de chaque spécialiste de chaque ‘style scientifique’, les principales étapes du procès de recherche communément admises aussi bien en sciences de la nature qu’en sciences humaines et sociales : – un état de la question étudiée qui ancre celle-ci dans un corpus de connaissances scientifiques antérieures afférent au domaine concerné ; – la construction, au niveau théorique, d’un objet de recherche qui circonscrit la nouveauté de la question traitée, organisant une problématique et faisant entrevoir la promesse d’une connaissance (ou vérité) nouvelle à venir, en fonction d’hypothèses formulées ; – une définition de l’orientation méthodologique qui permettra la mise en relation des étapes précédentes avec le secteur du réel étudié, consistant en l’expérimentation ou la collecte d’éléments empiriques, leur description et leur analyse, puis leur interprétation (validation ou non des hypothèses et résolution du problème initialement posé) ; – la spécification des apports de cette recherche en termes de savoir(s) « nouveau(x) », de vérité(s) « nouvelle(s) »6, reconnus d’abord par la communauté scientifique, avant de s’externaliser.

Dès lors, la démarche de recherche est une démarche fondamentalement caractérisée par sa rigueur et par le respect de règles qui la régissent. C’est le respect de cette procédure qui, combiné à l’imagination et à la créativité indispensables (par exemple le recours au plan incliné par Galilée, pour expérimenter la vitesse de chute des corps), peut conduire à une ou des connaissances nouvelles, pouvant prendre diverses formes, de portée plus ou moins étendue. Si l’on voit par là sans doute mieux que le discours scientifique, et les vérités qu’il est susceptible de produire, se situe en rupture et ne saurait être confondu avec n’importe quel autre type de discours, on peut saisir aussi un caractère tâtonnant et fragile que Jean-Marc Lévy-Leblond a remarquablement exprimé : « Admettons que la science, si elle ne dit pas toute la vérité, ni rien que la vérité, dit au moins de la vérité sur le monde. Mais d’où provient cette vérité, sinon de l’erreur ? D’où émerge l’ordre du savoir, sinon de la confusion des recherches ? Pour quelques découvertes fulgurantes, pour de rares illuminations, que de pénibles tâtonnements, de grossières approximations, de médiocres trouvailles, de fastidieuses fouilles7 ».

En vue de conclure : éléments de relativisation et point fixe maintenu

Les vérités scientifiques ne sont donc pas d’abord des propositions toutes faites, des dogmes, mais le résultat de processus traversés de difficultés, et – à certains moments – le produit de ‘révolutions’ par rapport à un état antérieur de la connaissance (révolution galiléenne, révolution newtonienne, révolution de la théorie génétique, etc.) inscrites dans l’histoire et dans la société.

Bachelard, dont on a par ailleurs montré l’apport incontournable, développait une vision de la science ‘pure’ en idéalisant l’existence d’une ‘cité scientifique’, composée d’une communauté de savants désintéressés, attachés au seul progrès de la connaissance. Mais de nombreux sociologues des sciences ont pu analyser la manière dont l’activité scientifique est en réalité affectée de l’extérieur (quoique non mécaniquement) par le stade de développement de la société, par les politiques d’État à travers leurs orientations en matière de recherche, notamment l’allocation de crédits plus ou moins importants à la recherche scientifique en général, à tel ou tel type de recherche en particulier, en lien avec tel ou tel type d’activité privilégiée. La vie scientifique est également affectée de l’intérieur par le jeu des luttes pour des positions de domination internes autour de telle ou telle conception (par exemple aujourd’hui les neurosciences en éducation), la course à la reconnaissance et aux crédits, la recherche d’alliés dans la sphère économique et sociale, compétition dont tout membre d’une communauté scientifique peut aujourd’hui témoigner. Cependant, lorsque ces sociologues n’appartiennent pas au camp des relativistes radicaux pour qui la notion de vérité scientifique se voit complètement dissoute, ils soulignent des aspects restant fondamentaux. Ainsi – par-delà les éléments de relativisation objectivement repérés (relations sciences/sociétés, luttes internes à tel champ scientifique) – ils mettent en avant les procédures de discussion rationnelle propres à chaque domaine sur la base d’arguments et de preuves, analogues à des procédures qu’on peut qualifier (certes dans l’idéal) de démocratiques, et le verdict que constitue toujours finalement « l’arbitrage du réel8 ».

Reste la question de la présentation des sciences et de la notion de vérité(s) scientifique(s) en contexte scolaire. On admettra que les enseignants, sans être dans leur majorité scientistes et porteurs d’une arrogance de la science, sont par la force des programmes – souvent par manque de formation à l’histoire des sciences -
conduits à un enseignement dogmatique des ‘vérités’ issues des sciences, ce qui risque de ravaler ces dernières au rang d’opinions parmi d’autres et de les dévaloriser auprès des élèves. Pour contourner cet écueil, en ayant bien conscience que ce n’est pas aisé, il faut pouvoir tenir un enseignement passant par la référence à des éléments significatifs d’histoire des sciences (grands absents des programmes et des formations d’enseignants), par l’exposition (et la pratique) de procédures relevant des méthodes de recherches (ce qui relativise obligatoirement la ‘pureté’ de la science), sans rien lâcher quant à la robustesse en dernière analyse des vérités fondées sur la Raison et les sciences, donc sans céder au relativisme.

André D. Robert
Professeur émérite, Université Lyon 2

Bibliographie

Alistair Crombie, Styles of Scientific Thinking in the European Tradition. London : Duckworth, 1994.

Jean François Marcel, Laurent Lescouarch, Véronique Bordes, (dir.) Recherches en éducation et engagements militants, Toulouse : PUM, 2019.
Jean Rosmorduc, L’histoire des sciences, Paris, CNDP, 1996.

Stéphanie Ruphy, Regards philosophiques sur la question de la démarcation entre science et non-science aujourd’hui, Recherches en éducation, n° 32, 2018.

Isabelle Stengers et Thierry Drumm, Une autre science est possible, Paris : La Découverte, 2017.

  1. https://www.mnhn.fr/fr/actualites/stand-up-for-science-defendons-la-connaissance ↩︎
  2. Au sein des seules sciences dites exactes, Crombie répertorie, tout en admettant la possibilité de combinaisons : 1) la démarche axiomatique 2) la démarche expérimentale 3) la modélisation hypothétique 4) la démarche classificatoire 5) l’analyse probabiliste et statistique 6) la démarche génétique. Il va de soi que d’autres styles peuvent se manifester en sciences humaines (cf. Marcel, Lescouarch, Bordes, 2019). ↩︎
  3. Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris : Vrin, 14e éd, 1989, p. 1. ↩︎
  4. Formule inspirée d’Aristote, livre T de sa Métaphysique. Si cette formule est parlante, elle ne résout cependant pas la question épistémologique car on a compris par ce qui précède que cette adéquation n’est en sciences jamais immédiate, mais suppose des médiations élaborées. ↩︎
  5. Voir dans ce numéro l’article de Michel Fabre sur l’usage politique des ‘faits alternatifs’. ↩︎
  6. Toujours située(s) entre certaines limites, relativement à la problématique choisie. ↩︎
  7. Jean-Marc Lévy-Leblond, 1996, La pierre de touche. Paris: Gallimard, Folio, 1996. ↩︎
  8. Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris: Raisons d’agir, 2001 ↩︎