Numéro 36,  Olivier Poche,  Raison, vérité(s) et pouvoir

Regardons 
les médias

Quand on écoute, lit ou regarde les médias, notre attention est légitimement focalisée sur le contenu informatif, la nouvelle qu’on apprend, la connaissance qu’on acquiert. On aimerait ici proposer de déplacer le regard, du contenu au médium, pour insister sur la nécessité de « regarder les médias », d’observer la façon dont ils produisent, construisent et diffusent « l’information », pour se convaincre du rôle qu’ils jouent dans le maintien de l’ordre social.

Pour qui tient au principe d’une société « démocratique », où chacune et chacun doit pouvoir participer à son gouvernement, l’information, et donc ceux qui la produisent et assurent sa circulation, sont un enjeu majeur, sinon central. Des médias qui s’efforcent de fouiller la réalité, les réalités, de les découvrir et comprendre pour nous, d’en rendre compte avec le souci d’être compris et le scrupule d’y être fidèle… L’idéal démocratique ne saurait se passer de tels « intermédiaires ». Malheureusement, le monde médiatique tel qu’il se présente à l’heure actuelle est très loin de remplir ses missions. D’ailleurs, le public ne s’y trompe pas, et quand on lui pose la question, il fait régulièrement état de sa faible confiance, et en constante érosion, envers les grands médias1. Envers les médias publics, victimes d’un sous-financement chronique, sous surveillance, et dirigés par des chefferies adoubées par le pouvoir, comme envers les médias privés, dont la plupart sont détenus par des milliardaires à la tête de grands groupes pour qui ils sont avant tout une diversification de leur activité, un moyen d’influence et de communication. Entre les deux, il ne reste pas grand-chose du mythe de la « fenêtre ouverte sur le monde » – sans même parler de celui du « quatrième pouvoir ». Mais les grands médias publics et privés n’en restent pas moins, pour la grande majorité de la population, le principal, sinon le seul accès à l’information, et il est crucial, et aujourd’hui plus que jamais, de regarder ces médias : observer, comprendre, critiquer – c’est-à-dire passer au crible les défauts (ou les qualités éventuelles) de la « fenêtre » : les biais, les dispositifs, les « polémiques » et les silences. Observer pour comprendre le rôle politique que jouent les médias, pour ajuster la critique qu’on peut en faire – et les propositions qu’on peut soutenir pour les transformer.

Quelle critique des médias ?

Les médias dominants – c’est-à-dire ceux qui dominent par leur audience, leurs moyens, leur « aura », le champ médiatique – sont des médias de la domination : ils servent logiquement de caisse de résonance au discours du pouvoir, des pouvoirs, et ce, de multiples façons, plus ou moins visibles. On en trouvera l’illustration caricaturale dans ce « journalisme de préfecture », de plus en plus « décomplexé », qui accorde par principe sa confiance au discours des « autorités », notamment policières, et le relaie servilement2. Pas besoin de complot pour expliquer cet alignement de la vision médiatique d’un événement sur l’agenda des gouvernants ou des actionnaires, puisque ceux-ci font partie du même milieu et évoluent dans les mêmes sphères3 que les chefferies médiatiques qui décident des sujets prioritaires, de la manière de les traiter, des sources qui ont ou non droit de cité. Une simple sélection « naturelle », fondée sur des intérêts bien compris, confiera le micro, et un peu de pouvoir, à celui ou celle qui dira ce qu’il faudra, quand il faudra, sans qu’on ait besoin de le lui préciser. S’il ou elle est passé-e par une école de journalisme où on lui a appris les routines professionnelles, les formats, et l’art de s’y plier sans réfléchir4, c’est un plus – au moins pour son employeur.

Pourtant, n’entend-on pas souvent (il est vrai plutôt à la droite du champ politique) que tous les journalistes seraient « de gauche » – comme l’avait affirmé en son temps Nicolas Sarkozy5 ? D’ailleurs, tout le monde ne critique-t-il pas les médias – au motif, le plus souvent, de leur « partialité » ? Une partialité que tout le monde juge, naturellement, en toute impartialité… D’où la nécessité de dégager et d’établir ce que l’on peut vraiment, exactement, reprocher aux grands médias. C’est ce qu’Acrimed tente de faire, sans cacher son engagement résolu dans la « gauche de gauche », mais en s’efforçant de produire une analyse assez rigoureuse, nuancée et documentée pour mettre à nu un problème ou une défaillance de façon convaincante et discutable au-delà de nos positions politiques – à l’opposé de la critique des médias venue de l’extrême droite, qui poursuit d’abord, dans son offensive contre les autres médias, et les médias publics en tout premier lieu, des fins politiques et propagandistes, en usant des procédés habituels en pareil cas : citations tronquées, présentations biaisées, procès d’intention, etc. Notre critique s’appuie au contraire sur quelques principes simples, qui garantissent à nos yeux son sérieux et sa pertinence : nos analyses se fondent sur des transcriptions les plus complètes possibles, que nous rendons parfois disponibles avec nos commentaires. L’analyse d’un contenu médiatique doit en tout cas s’appuyer sur celle de l’ensemble du dispositif dans lequel il s’insère. Et nous nous efforçons de tenir compte de la situation de ce contenu dans l’ensemble du champ médiatique, c’est-à-dire de la position dans ce champ de la personne qui en est responsable, et de celle du média qui le diffuse : on ne critique pas de la même façon un humoriste, un intervieweur ou un éditorialiste. Et l’on critiquera moins tel éditorial pour ce qu’il dit (même si la tentation est parfois forte…) que parce qu’il répète peu ou prou celui du voisin, illustrant ainsi l’absence d’un véritable pluralisme derrière la pluralité des titres.

Mauvais traitements médiatiques

Si l’on observe avec rigueur l’ensemble du champ journalistique, on ne peut qu’être frappé par la proximité idéologique des grands médias, de leurs chefferies éditoriales, des experts qui s’y ébattent. Par-delà quelques différences cosmétiques, cette homogénéité politique est particulièrement visible dans la façon dont ils s’opposent régulièrement, systématiquement, foncièrement aux projets, aux aspirations, aux discours de la gauche, aux acteurs et aux revendications des mouvements sociaux d’ampleur (les autres étant généralement souverainement ignorés). C’est la matière de notre Médias contre la rue6, qui revient en détail sur 25 années d’observation depuis le mouvement social de 1995, dont le traitement médiatique à sens unique contre un mouvement largement soutenu dans l’opinion avait suscité des réactions d’intellectuels et de militants, à l’origine de la création de notre association. Le pire de cette couverture médiatique est peut-être moins dans les déclarations plus ou moins explicites, les questions orientées, la pédagogie à sens unique des experts de plateau – qui sont pourtant des phénomènes massifs – que dans la routine journalistique mobilisée lors d’une journée de grève : les journalistes des « grands médias » chaussent alors leur petite lorgnette et explorent le monde social sur les quais d’un RER, à la sortie des crèches, à la recherche du bon client pour micro-trottoir qui témoignera de son sentiment d’être « pris en otage » (dans ce cas, le mot ne fera pas polémique). RER ou crèches dont le (dys)fonctionnement quotidien ne retient guère, en temps « ordinaire », l’attention des grands médias.

Entre kilomètres de bouchon et violences (de manifestants, cela va de soi), la parole, les arguments des mobilisés, restent quant à eux invisibles, indiscutés, hors du cadre médiatique. D’une pierre deux coups : en réservant le temps d’antenne aux conséquences d’un mouvement social, on exclut de fait le débat que ses participants réclament sur les positions qu’ils défendent, tout en contribuant à sa délégitimation. Les exemples sont légion, mais le traitement réservé par le JT de TF1 au mouvement de grève générale lancé en janvier 2009 en Guadeloupe reste un modèle du genre7. Pendant près de trois semaines les (quelques) reportages qui évoquent le département d’outre-mer se concentrent exclusivement sur les conséquences négatives de la grève sur le tourisme, le commerce, la vie quotidienne, sans jamais évoquer les motivations des grévistes (et sans les interroger) ou la situation sociale dans l’île. Mais enfilent les images d’hôtels désertés, de stations essence prises d’assaut, les interviews de touristes désemparés ou d’hôteliers inquiets. Et, le 29 janvier – jour de grève en métropole, ou plus exactement « jeudi noir », selon le vocable médiatique d’usage – un reportage mémorable sur des touristes fuyant l’enfer, et brutalement chassés du paradis, qui s’ouvre ainsi : « Ils avaient quitté au matin l’hiver parisien pour des vacances en manches courtes, et ils se réjouissaient de fuir sous les cocotiers guadeloupéens les grèves en métropole. Mauvaise pioche. Car à l’atterrissage à Pointe-à-Pitre, le paradis tropical avait baissé le rideau. » La fuite : métaphore sans doute involontaire de l’attitude médiatique à l’égard des mobilisations – et des réalités – sociales.

Le réel et ses filtres

Mais dira-t-on, tout le monde a droit à la parole, les médias sont pluralistes, l’Arcom y veille. Certes… Mais avant même de parler de pluralisme, il faut dire un mot de l’accueil réservé aux quelques contestataires que les médias sont en effet parfois contraints d’inviter, notamment par temps social agité. Les représentants d’un mouvement social porteurs d’un discours qui va à l’encontre du prêt-à-penser néolibéral débarquent dans les principaux médias comme des chiens dans un jeu de quilles : ils n’ont pas les codes, ne parlent pas la langue, ne partagent pas les présupposés de la plupart des intervenants du plateau, du journaliste-interviewer aux experts médiatiques. Ils n’ont rien à faire là, et on le leur fait en général bien sentir. On ne compte plus les exemples d’interrogatoires de syndicalistes ou de contestataires soumis à un feu roulant de « questions » qui sont autant de mises en cause ou en demeure de « condamner » ceci ou cela et, en réalité, d’obstacles dressés en travers de l’expression et la défense de leurs opinions. On comparera utilement le ton des questions posées et le temps laissé aux représentants gouvernementaux et aux défenseurs de « la réforme ». La couverture médiatique des multiples « réformes » des retraites qui se sont succédé depuis 1995 fournit l’illustration éclatante de mesures refusées par un large mouvement social massivement soutenu par l’opinion, très majoritairement dénigré et combattu par une frange non moins large du spectre médiatique.

Notons au passage, mais comme une donnée décisive, que les mauvais traitements médiatiques réservés aux mouvements sociaux, au moins depuis qu’Acrimed les observe, doivent toujours être ressaisis dans un contexte, par temps social « calme », de « non-traitement ». Le corps social, et particulièrement le monde du travail, ses enjeux, ses rapports de force, sa « réalité », n’existe pas ou presque pas dans les médias dominants. Il n’existe, périodiquement, que sous cette forme « éruptive », dont ils aiment à diagnostiquer « l’hystérie » et surveiller la « contagion » de la « colère ». L’enquête de terrain n’existe pratiquement plus à la télévision, qui délaisse de toute façon ce « terrain »-là. Quant aux travailleurs, ils sont absents des plateaux et des émissions, où commentateurs professionnels, présentateurs, « politologues », économistes (orthodoxes) parlent à leur place et leur expliquent ce qu’ils doivent penser. Ainsi, les « CSP– » sont « deux fois moins représentées à l’écran » que dans la réalité 
(8 %, et ce taux « a été divisé par deux en 10 ans »), au contraire des « CSP + », qui représentent 
« 75 % des professions montrées à la télévision », soit « plus du double de la réalité de la population8 ». L’inflation du commentaire, sur toutes les chaînes et à toutes les heures est d’ailleurs une caractéristique du monde médiatique actuel. Les chaînes d’information en continu participent à cette dynamique, qui répond aussi à une exigence économique : il est bien plus rentable de remplir l’antenne de propos qui ne valent pas grand-chose et qui ne coûtent pas davantage, que de financer des reportages, des enquêtes, de disposer de journalistes compétents qui auraient les moyens de travailler – et qui risqueraient d’avoir des choses à dire. Mais ce commentariat incessant, proliférant, finit par ensevelir et recouvrir les faits eux-mêmes qu’il est censé éclairer, et qu’on se donne de moins en moins la peine d’établir.

Regarder les médias, c’est donc, certes, actuellement, constater l’extrême-droitisation accélérée du débat public et médiatique, sous l’influence grandissante de médias bollorisés. Mais c’est aussi la resituer dans l’ensemble du champ journalistique, qu’il importe de réguler, de déconcentrer dans sa partie privée, protéger et renforcer dans sa partie publique. C’est prendre conscience de la façon dont le droit à l’accès à une information de qualité est menacé, entravé, piétiné. Et de l’urgence de voir des forces politiques défendre ce droit, porter ce combat et lui donner la visibilité qu’il mérite.

Olivier Poche
Co-animateur d’Acrimed

Bibliographie

Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996.

Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, 1997.

Serge Halimi, Henri Maler, Mathias Reymond, Dominique Vidal, L’opinion, ça se travaille : Les médias et les « guerres justes », Agone, « Éléments », 2014.

Acrimed, Les Médias contre la rue, Adespote, 2021.

Pauline Perrenot, Les Médias contre la gauche, Agone, « Éléments », 2024.

Marie Bénilde, Le péril Bolloré, La Dispute, 2025.

  1. Voir par exemple le « Baromètre des médias » publié depuis 1987 par le journal La Croix. Dans la dernière livraison, 62 % des personnes interrogées déclarent se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité. ↩︎
  2. Pour un exemple récent, lire sur le site d’Acrimed : « “Bloquons tout” : un journalisme sous escorte policière » (15 sept. 2025). url : https://www.acrimed.org/Bloquons-tout-un-journalisme-sous-escorte ↩︎
  3. C’est d’ailleurs la principale leçon de la récente « affaire » Cohen-Legrand, même si le microcosme médiatique a préféré regarder ailleurs. Lire sur le site d’Acrimed « Affaire Thomas Legrand : le journalisme politique malade de son corporatisme » (11 sept. 2025). url : https://www.acrimed.org/Affaire-Thomas-Legrand-le-journalisme-politique ↩︎
  4. Voir François Ruffin, Les Petits Soldats du journalisme, Les Arènes, 2003. ↩︎
  5. « La presse est globalement de gauche, non pas socialiste, non pas partisane, mais culturellement de gauche », Le Nouvel Observateur (13 décembre 2007). Il feignait de confondre les opinions politiques des journalistes, et la ligne éditoriale des médias pour lesquels ils travaillent. Vingt ans plus tard, CNews voit partout des médias d’« extrême gauche ». ↩︎
  6. Voir Acrimed, Les Médias contre la rue. Vingt-cinq ans de démobilisation sociale, Adespote, 2021. ↩︎
  7. Lire sur le site d’Acrimed : « Grève générale en Guadeloupe : TF1 en panne d’essence, et privée de shopping » (20 fév. 2009). url : https://www.acrimed.org/Greve-generale-en-Guadeloupe-TF1-en-panne-d-essence-et-privee-de-shopping ↩︎
  8. Arcom, Rapport sur la représentation de diversité de la société dans les médias. Évolution 2013-2023, novembre 2024. URL : https://www.arcom.fr/se-documenter/etudes-et-donnees/etudes-bilans-et-rapports-de-larcom/rapport-sur-la-representation-de-la-diversite-de-la-societe-francaise-dans-les-medias-2013-2023
    Sur lequel porte notamment notre dernier ouvrage : Les Médias contre la gauche, Agone, 2025. ↩︎