Edgard Garcia,  L'école et son dehors,  Numéro 25

Un détour par la chanson pour apprendre ?

L’éducation artistique et culturelle peut-elle être un levier pour la réussite scolaire des élèves issus des couches populaires et peut-elle susciter des pédagogies adaptées ? Quid des musiques populaires première pratique culturelle des jeunes ? Depuis 30 ans, Zebrock s’en empare.

Portée par le souffle de 1968, l’inscription de l’éducation artistique et culturelle à l’école a suivi un cheminement lent et hésitant, du fait des réformes accompagnant l’arrivée de chaque nouveau ministre, de la permanence d’une conception académique et descendante du rapport aux objets et savoirs artistiques et du refus constant d’une réforme démocratique de l’éducation nationale visant à construire des individus libres, éclairés et porteurs d’une citoyenneté épanouie. L’EAC est-elle un supplément d’âme donnant des couleurs à l’éducation des enfants des couches moyennes attentives à l’éveil de leurs enfants ou un levier puissant pour une nouvelle façon de transmettre des savoirs de qualité déjouant les obstacles dressés par les inégalités sociales, spatiales et culturelles dont sont particulièrement victimes les couches populaires ?

Le contexte des années 80/90

Le Plan Lang/Tasca de développement des arts et de la culture à l’école qui au début des années 2000 mettait l’éducation artistique et culturelle à l’agenda des deux ministères, Culture et Éducation, a été préparé par la mission Mollard, du nom d’un haut-fonctionnaire à la tête d’une équipe de professionnels de l’action artistique pointant l’ensemble des volets de la vie artistique, dont, grande nouveauté, les musiques actuelles. Elles entraient à l’école. Ce mouvement faisait alors écho à celui de libéralisation culturelle entamé dès 1981 quand, sous la pression des acteurs musicaux, Jack Lang faisait entrer dans le périmètre des politiques culturelles publiques ce large pan de la production artistique jusque-là soigneusement tenu à distance des institutions : le rock, le rap, le raï, la chanson et autres formes musicales appelées à devenir les musiques actuelles. Il est toujours saisissant de constater que, objet artistique le plus partagé et fréquenté (plus encore aujourd’hui, la dématérialisation des supports en rendant l’accès massif et immédiat), la chanson et toutes les expressions musicales désignées sous le vocable trompeur de musiques actuelles, aient si longtemps été tenues à distance acceptable des arts acceptés. Leur caractère ambivalent : acte de création soumis à l’éphémère de sa représentation vivante d’un côté, marchandise soumise aux règles de sa commercialisation de l’autre, a nourri ce statut « à part » et entretenu une forme de distance aux langages artistiques sophistiqués. On se souvient des « théorisations » de Gainsbourg s’affirmant artiste mineur. De fait la chanson n’a longtemps trouvé grâce que dans le registre des activités chorales ou dans l’exégèse académique de chansons adoubées par la poésie. Trop populaire sans doute. Et aussi trop marquée par l’autodidaxie qui par définition se joue des apprentissages normés, apanage des cultures savantes prisées par les élites.

Musiques actuelles et jeunesse ?

Ce faisant Jack Lang donnait quitus à une petite galaxie de professionnels impatients d’en découdre avec la culture, plus exactement une certaine idée de la culture. Cette nouvelle génération est celle de la démocratisation culturelle, dans laquelle on trouve pêle-mêle les activistes militants d’une scène chanson et rock interdite d’antenne avant 81, de jeunes entrepreneurs fascinés par les chiffres colossaux de vente de disques affichés à la fin des années 70 ou des cyniques éblouis par l’effet SOS racisme (les jeunes et la musique, une belle affaire politique), tous portés par l’arrivée massive sur le marché de la musique des productions états-uniennes et britanniques habillées des plus beaux atours de la modernité. Car la modernité est à chaque détour de phrase, au cœur de la démarche. Le disque, 33 tours ou 45 tours, bat son plein, la cassette lui dispute le leadership, le CD s’apprête à régner en maître et quelques esprits visionnaires savent déjà que l’avenir sera tout autre, dématérialisé. La musique coule à flot, on peut en écouter grâce aux radios libres, on va en jouer dans les locaux de répétition qui fleurissent et on va en écouter dans ces nouvelles salles de concert qui garantissent au marché de la musique les débouchés qui lui manquent : les Zénith.

Un peu partout les groupes frappent aux portes pour avoir des locaux de répétitions, des studios et bien sûr des concerts. De partout viennent les exemples aboutis de scènes rock flamboyantes : de New York, Londres, Manchester, Los Angeles, ou Berlin et les politiques publiques de la culture sont sommées de s’en inspirer.

Zebrock

La Seine Saint-Denis, département populaire et jeune, particulièrement traversé par ces courants musicaux, n’échappe pas au phénomène. Particulièrement doté d’une politique culturelle tournée vers la création et le spectacle vivant, riche en équipements exprimant ses atypismes politiques et sociaux (autant de CDN dans un département si populaire, quelle étrangeté !), on y opte pour la constitution d’un dispositif départemental de travail dans le champ des « musiques actuelles » en s’appuyant sur un triptyque, « éducation – création – transmission » avec Zebrock, la Mission rock du Conseil général de Seine Saint-Denis, bénéficiant du fort portage d’élus qui n’ont ni de loin ni de près fréquenté le rock et ses dérivés, mais sont attentifs à ce qui bouge[1]Jean-François Hersent, Dictionnaire des politiques culturelles en France depuis 1959, sous la direction d’Emmanuel de Waresquiel. Paris, Larousse/CNRS éditions, 2001..

Outre la production de concerts, la réalisation d’annuaires et la publication d’un fanzine rock (aux couleurs du Conseil général, improbable aujourd’hui !!), s’est rapidement constitué un dispositif de travail en direction des élèves de collèges, dont le point de départ, la « sensibilisation », s’est vite vu dépassé par l’enjeu éducatif.

Entré en quelque sorte par effraction bruyante et volontariste dans les collèges en 1990 avec des concerts du groupe Pigalle, avec une conception somme toute romantique de l’éducation artistique qui relevait plutôt de l’animation et de la sensibilisation, mâtinée d’un zeste de prosélytisme musical, Zebrock s’est petit à petit forgé une conscience de son travail en milieu scolaire.

Le caractère exceptionnel de ces concerts et l’enthousiasme qui les accompagnait dissimulaient toutefois mal le fait que les collèges ne sont pas faits pour cela et qu’il n’y a rien de mieux pour écouter un concert que d’être dans une salle conçue à cet usage. Ils laissaient vite apparaître leur côté contre-productif : beaucoup de bruit, beaucoup d’excitation et un faible apport éducatif. Le prototype de la fausse bonne idée.

Débarrassé de toute tentation prosélyte, le projet s’est recentré sur des conférences en classe suivies d’un concert dans un lieu ad-hoc, puis rapidement la notion de résidence d’artiste s’est imposée tandis que les conférences en classe (écoute, analyse partagée, travail de groupe…) se sont densifiées, bénéficiant d’un appareillage documentaire sérieux, étoffé et attrayant centré sur les œuvres. C’est là que se situe le tournant majeur : s’appuyer sur des œuvres, donc des répertoires et des patrimoines musicaux. Mettre l’œuvre au centre permet de travailler sur le propos de l’artiste, son rapport au monde, le vocabulaire et les esthétiques auxquels il recourt, d’interroger l’époque qui l’a vue naître, les technologies qui y ont présidé (et leur extraordinaire progression), son écho dans le temps et son empreinte dans le mouvement des arts, voire des idées. A l’opposé des conceptions relativement anciennes qui privilégient sur un mode malrucien « le choc de la rencontre » avec l’artiste, cela met en évidence l’importance de la médiation, de sa durée et de sa répétition. Il ne suffit pas de croiser un artiste ou de se trouver confronté à son œuvre pour les comprendre.

Pratiques mélomanes, musiques populaires ?

Tout ceci est particulièrement vrai pour cet objet du quotidien que sont ces musiques, auxquelles n’a longtemps été accordé que du bout des lèvres le statut d’œuvre. Elles constituent la première pratique culturelle des Français, notamment des jeunes. Cet appétit de musique mérite d’être nourri de connaissances, il a besoin d’être cultivé. Extrêmement vaste, le champ des musiques populaires agit comme une caisse de résonance du monde, il en porte la marque et l’humeur.

Les jeunes entretiennent avec ces formes musicales une familiarité de chaque instant : elles nourrissent leurs discussions, parfois la vision de leur devenir (être artiste…), elles sont accessibles en permanence, dans des conditions d’une extrême simplicité…

Leur irruption dans la classe à l’initiative du professeur est une étrangeté qui ouvre la voie à un détour pédagogique. Le rap de Soprano ou une chanson du groupe Téléphone, pas plus que la rumba de Maître Gim’s ou une chanson d’Yves Montand ne répondent à aucune requête scolaire (même si les choses ont un peu évolué ces dernières années). Futiles et volatiles, les chansons n’en sont pas moins des objets très sérieux. Elles mettent en jeu de nombreuses connaissances, usent de codes aux références parfois complexes, recourent abondamment à la poésie, conjuguent formes musicales variées et inscriptions technologiques, elles font surgir des artistes, personnalités passionnantes s’il en est… Leur écoute abondante nourrit des convivialités amicales, elles sont souvent brandies comme des étendards affirmant des identités juvéniles en construction, elles sont des marqueurs générationnels et des points de ralliement. Les univers normés qui enserrent de plus en plus l’imaginaire des jeunes, doivent nous alerter : quelle est la place de l’étrange, de l’anormal, de l’inhabituel ?

Inventer une pédagogie de détour.

La logique proposée repose sur l’inscription de la classe, à l’initiative d’un professeur, mieux d’un groupe de professeurs. En général, lettres, musique et documentaliste forment un trio de base, auquel peuvent se joindre les professeurs d’art plastique ou de technologie.

Zebrock au bahut est un parcours au terme duquel les élèves ont un travail à produire, un journal de classe électronique comportant chroniques de chansons, parodies, reportages et sujets libres. Ces travaux réalisés par petits groupes dans la classe, combinent, travail personnel et engagement collectif. Ils s’appuient sur des chansons articulées autour d’une thématique facilitant la préhension du projet par les enseignants et offrant un espace d’expression aux élèves. Au fil des ans, « Un monde meilleur », « Belles et beaux », « Dans ma chambre » ou « La musique, mes parents et moi, et moi, et moi », « Drôles de mots » ou « Mauvaise réputation » sont autant de thèmes-miroir permettant de nourrir des discussions avec les élèves. Les œuvres sont soigneusement choisies dans les répertoires des cinquante dernières années pour leur variété formelle et stylistique et leur diversité sonore et discursive. Longtemps rassemblées dans un beau livret de cinquante pages avec son cd, elles ont aujourd’hui cédé la place à Mélo[2]URL : www.melo-app.com, riche encyclopédie musicale en ligne. Outre les textes, et la présentation des chansons et des interprètes, de nombreuses ressources historiques et culturelles, lexique et glossaire, permettent de mettre la chanson étudiée en perspective avec son temps et le mouvement des arts. Le travail attendu fait appel à de nombreuses connaissances rarement mobilisées dans le cadre scolaire. Les chansons, objets du quotidien, intimes et aisément préhensibles, recèlent des leviers qui justement s’appuient sur ces connaissances, relevant par ailleurs souvent de transmissions familiales. Elles offrent également un joli prétexte à des discussions sur leur thème, à des explorations autour de leurs sonorités venues d’ailleurs dans l’espace ou dans le temps, elles permettent d’explorer un monde adulte attirant, fait de célébrités partagées dans le cadre familial.

On n’entre pas impunément dans une classe. Ces dispositifs ont été complétés d’un volet de recherche, avec le laboratoire en sciences de l’éducation ESCOL-CIRCEFT de Paris 8 comme partenaire pour éclairer le travail des professionnels de la culture, d’observations et analyses[3]Stéphane Bonnéry & Manon Fenard, Les répertoires musicaux des adolescents : Légitimité et omnivorité au prisme de la socialisation, VEI-Diversité, no 173, 2010, p. 31-38. utiles à une formulation des projets qui contribue à « contrebattre les inégalité sociales », comme le revendiquait Claude Coulbaut[4]Claude Coulbaut, École et création, de la rencontre au désir, Le passager clandestin, 2008., un des initiateurs de cette démarche.

Tenant le cap de cette exigence démocratique, Zebrock a, sous des formes qui ont changé au fil des années, creusé un sillon original où le plaisir d’écouter et de jouer de la musique se conjugue à celui d’apprendre et de se cultiver. Particulièrement engagés dans les territoires populaires, ces dispositifs s’attaquent aussi au dépassement de la vieille opposition entre les cultures populaires-triviales et les cultures élitistes-savantes, cultures légitimes et cultures illégitimes. Et sont vigilants à nourrir l’imaginaire des élèves menacé par les normes qu’imposent GAFAM et industries culturelles. Soutenue par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), Zebrock engage une stratégie nationale d’essaimage de ses propositions d’EAC, dans le cadre scolaire et sur le temps de loisir.

Edgard Garcia
Directeur de Zebrock

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