L'école et son dehors,  Numéro 25,  Stéphanie Rubi

Tous à la ludo ! Le jeu au centre … de la ludothèque

Les ludothèques sont des équipements de loisirs dont le cœur de projet est d’offrir du jeu à toutes et tous. Travaillant à la reconnaissance de leur métier et de son utilité sociale, les ludothécaires ont à composer avec les volontés de partenaires, d’élu·es ou de parents qui peuvent attendre du jeu d’autres fonctions que celles de l’amusement, de l’expérimentation, du plaisir procuré par le jeu.

Le rythme quotidien des enfants est largement scandé par le calendrier scolaire et les impératifs temporels de leurs parents. Les études se multiplient s’alarmant de la baisse du temps de sommeil des enfants, de l’accroissement de celui passé devant des écrans au détriment de la lecture ou des loisirs de plein air. Conjointement, le poids de la réussite scolaire sur les destins sociaux semble de plus en plus déterminant, conduisant parfois les parents à faire des loisirs de leur enfant des activités scolairement rentables. Au milieu de ces dynamiques, peu attentives aux aspirations et besoins des enfants, les ludothèques se caractérisent par un projet singulier, celui de « donner à jouer ».

L’émergence des ludothèques à la faveur d’un temps pour soi … et pour ses enfants

Les ludothèques sont des équipements de loisirs qui proposent de jouer sur place avec divers objets de jeu, parfois aussi d’emprunter des jouets ou des jeux. En France, les ludothèques sont associatives, communales ou intercommunales et, plus rarement, elles peuvent être liées au secteur privé. L’équipement peut être indépendant dans son implantation ou associé c’est-à-dire hébergé au sein d’une école, d’un hôpital, d’un centre d’animation, d’une maison d’arrêt, d’une entreprise ou d’un hôtel social. L’émergence des ludothèques est le fruit de l’avènement des loisirs, 1850-1960 (Corbin, 1995). A la faveur de l’industrialisation et d’un temps libre alors revendiqué, dès le milieu du XIXe siècle, le temps social et les rythmes quotidiens se modifient. L’abaissement du temps de travail, l’obtention des congés payés transforment ce temps libre nouvellement acquis en temps pour soi et autorisent l’essor des toy-libraries – la première, initialement destinée au prêt de jeu, ouvre ses portes aux USA en 1934 –. En Europe, les pays scandinaves sont précurseurs : à Copenhague, le centre de la jeunesse de Vesterbro ouvre une ludothèque le 24 août 1959 avec des prêts pour les enfants de 4 à 12 ans[1]Steffen Linvald, Københavns hvornår skete det, Kbh., 1979, Kbh., kobenhavnshistorie.dk, 2006. URL : https://www.kobenhavnshistorie.dk/index.php/e-boger/183-khsd?showall=1. Traduction libre de l’autrice.. Dans la décennie suivante, s’ouvrent une Leksaksbibliotek à Stockholm (Suède) et une leketøy bibliotek à Oslo (Norvège). En France, la première ludothèque ouvre à Dijon en 1968. Aujourd’hui encore, la fréquentation de la ludothèque, nichée dans un calendrier familial souvent contraint et minuté, vient, le temps du jeu sur place, suspendre l’enchaînement de temps sociaux qui, pour les enfants, sont dominés par les temporalités scolaires.

Ludothèques de quartiers, de centre-ville… et des champs

Nathalie Roucous recense 500 ludothèques en 1995, 1 200 la décennie suivante (Roucous, 2006). Depuis leur nombre demeure stable, les nouvelles structures venant équilibrer la fermeture d’anciennes. Pour le territoire francilien, elle distingue deux types de ludothèques selon a. leur territoire d’implantation et b. le lieu de résidence des publics fréquentant la ludothèque. Le premier correspond aux équipements implantés en centre-ville qui favorisent l’emprunt de jeux et, accueillant un public provenant de toute la ville, ont un grand nombre d’adhérents inscrits. Majoritairement indépendantes, quand les ludothèques sont associées, elles le sont à des structures culturelles (médiathèque, centre culturel). Les personnes qui y travaillent sont plus souvent bénévoles, proviennent des secteurs éducatif et paramédical et les effectifs sont restreints. Les ludothèques du second type se caractérisent par leur implantation dans des quartiers urbains ségrégués, un effectif réduit d’adhérents accueillis, une activité davantage orientée vers le jeu sur place que vers le prêt de jeux, une propension plus forte à être affiliée à un équipement social ou socio-éducatif, parfois même judiciaire : la ludothèque 1, 2, 3 Soleil de Montreuil (93), était initialement hébergée par le centre maternel Toit Accueil Vie, association habilitée par la PJJ pour accueillir de jeunes mères ayant entre 16 et 18 ans, accompagnées de leur(s) enfant(s) de moins de 3 ans, dans le cadre d’un hébergement individualisé. Les équipes de salarié·es sont plus souvent issues de l’animation sociale et socioculturelle. Si cette typologie semble fonctionnelle aujourd’hui encore, elle doit intégrer les ludothèques de territoires plus ruraux qui, à renfort de ludobus, font du jeu un média privilégié pour travailler au développement social local et donner corps à la coopération intercommunale. A la croisée des secteurs éducatif, social, culturel, du développement social local voire de l’économie sociale et solidaire, les ludothèques demeurent des équipements de loisirs et les ludothécaires plaident une approche autotélique du jeu, non sans difficulté, tant la revendication de donner à jouer aux seules fins de l’activité de jeu elle-même désarçonne la plupart des partenaires et interlocuteurs, notamment les acteurs scolaires et certains parents qui aiment déceler les opérations cognitives induites par les jeux de règles.

Des espaces et des professionnel-les dédiés au jeu, aux cultures enfantines et juvéniles

Les ludothécaires travaillent en ludothèque, ludomédiathèque ou maison des jeux, disposent de diplômes universitaires, de licences professionnelles, d’un master en sciences du jeu, de certifications aux métiers du jeu et du jouet ou de brevet professionnel. L’enfance et les processus de socialisation, la connaissance des sociabilités et cultures enfantines ou du jeu chez l’enfant demeurent des éléments fondamentaux des formations qui se teintent ensuite différemment en développant les apprentissages informels, les aspects liés au marketing, les aménagements ludiques, les postures professionnelles les plus à même de favoriser le jeu libre ou encore la place et fonction des ludothèques dans le développement territorial.

Les formations professionnalisantes ont vu le jour dès les années 1980 (1981 pour le DESS Sciences du jeu de l’université de Paris XIII, 1987 pour l’option ludothèque du DUT Carrières sociales de l’IUT Bordeaux III). Dans les années 1990, l’offre de certifications se densifie ; les diplômes universitaires sont créés dans les années 2000. Cette dynamique de diplomation suit la progressive constitution du groupe professionnel : du temps des utopies et des pionnières (Mazé, 2016) jusqu’à une période marquée par un travail conjoint de structuration interne et de reconnaissance externe (réseau (inter)nationaux, projet politique, charte des ludothèques, référentiel métier, label, fête nationale du jeu, universités d’été, festivals, outils de classification des objets ludiques (COL) ou système de classification ESAR (Exercice, Symbolique, Assemblage, règles), etc.). Le groupe professionnel se constituant, naissent également des identités professionnelles construites par un jeu de distinction avec les professionnels de l’animation sociale et socioculturelle, de l’éducation spécialisée, de la rééducation ou du soin. Les ludothécaires aspirent à la reconnaissance de leur expertise et fonction sociale, à l’instar de celle dont jouissent les bibliothécaires. Dans cette perspective, la tentation est grande de vanter les apprentissages induits ou connexes au(x) jeu(x).

Des pionnières bénévoles aux salarié·es diplômé·es

Les premières générations de ludothécaires étaient majoritairement des femmes qui bénévolement, pour leurs propres enfants et d’autres, ont été à la manœuvre pour ouvrir et faire vivre des joujouthèques, espaces-jeux ou ludothèques. Ces pionnières ont su, dès leurs premières années d’exercice, s’octroyer le soutien et le financement d’élu·es, d’institutions, de mécènes. Aujourd’hui encore, outre les adhésions – individuelles, familiales ou institutionnelles – qui financent pour partie les ludothèques, les principaux partenaires financiers sont la CAF, le département, la MSA, la direction départementale Jeunesse et Sports (via le dispositif d’emploi Fonjep), les collectivités territoriales, la DRAC, le mécénat via des fondations telle la Fondation de France. La logique du co-financement a perduré et s’est dernièrement invitée celle de la contractualisation soumise à objectifs, critères et évaluations transformant en profondeur le métier comme le secteur. Le groupe professionnel se structurant par dynamiques endogène et exogène, la part des hommes s’est accrue. Si la plupart des ludothèques fonctionnent encore avec l’aide de bénévoles, les personnes en direction sont salariées pour leur grande majorité. Toutefois, le CDI à temps plein est loin d’être la norme des contrats de travail et la part des ludothécaires agents des collectivités territoriales est minoritaire ; les ludothèques à l’instar des accueils collectifs de mineurs de l’animation sociale et socio-culturelle ne parviennent que trop rarement à proposer des emplois pérennes et raisonnablement rémunérés. Cette vulnérabilité (du secteur comme des contrats de travail) explique pour partie la versatilité dont peuvent parfois faire preuve les ludothécaires qui, pour satisfaire des demandes financièrement attractives ou émanant de partenaires incontournables telle l’École, renient les principes du jeu libre ou de l’approche autotélique du jeu.

L’école un partenaire incontournable mais parfois encombrant

La ludothèque a déjà soufflé ses cinquante bougies. Pour autant, les ludothécaires doivent encore expliquer en quoi consiste leur travail – qui ne se résume pas à « jouer toute la journée »-, justifier de leur singulière expertise à l’égard de l’activité de jeu, démontrer leur connaissance des publics, des collections de jeux et jouets, des aménagements des espaces ou des cultures ludiques mais aussi rappeler que les temps d’accueil ne sont que la face visible d’un travail plus clandestin, par exemple de ludothéconomie (traitement et valorisation des jeux et jouets), de patrimonialisation des fonds de jeux, de réparation mais également de réponses à des dossiers de subventions ou de démarchage de (nouveaux) partenaires institutionnels. Les structures communales n’échappent pas plus à cette injonction au travail partenarial car il est alors question d’ouvrir l’équipement – en tant que service public – aux habitants-électeurs. Pour les ludothèques, associatives ou municipales, l’école est un partenaire incontournable leur assurant tant un accès direct aux enfants qu’une reconnaissance institutionnelle. Mais cette union n’est pas si évidente tant les lectures de l’équipement et de ses possibles sont parfois pour le moins contrastées voire opposées. L’accueil de classes au sein des ludothèques est probablement la façon la plus évidente et facile pour les ludothécaires de permettre un jeu non restreint aux seuls jeux de société. C’est là tout le travail que les ludothécaires ont à mener auprès des enseignants : les détourner du seul jeu de règles et leur rappeler que le jeu symbolique est essentiel et que les enfants y trouvent et y déploient autant de compétences sociales que de satisfactions. Le travail de persuasion est autrement plus difficile lors des interventions dans les collèges ou écoles et la proposition de jeux symboliques, de construction ou d’assemblage en plus des jeux de société est souvent à la seule initiative des ludothécaires. Tout porte à croire que permettre le jeu libre des enfants dans le seul but du plaisir et de l’amusement que procure ce jeu est difficilement concevable tandis que s’accroît la pédagogisation des loisirs ; le jeu et les ludothèques n’en étant pas épargnés. Le risque est alors de tordre l’ADN des ludothèques en substituant au « donner à jouer », une ludicisation/gamification des apprentissages ou en proposant des jouets et jeux soi-disant éducatifs qui n’ont plus grand-chose du jeu (Brougère, 2005) et si peu d’éducatif.

Mais nombre de ludothécaires continuent de rappeler, obstinément et opportunément, qu’il faut un temps pour tout : un pour l’étude et les apprentissages scolaires et un pour le jeu et la découverte de soi, des autres, du monde.

Stéphanie Rubi
Professeure à l’université Paris Cité
Co-directrice du département des sciences de l’éducation et de la formation
Membre du CERLIS (CNRS)

Bibliographie

Gilles Brougère, Jouer/apprendre, Paris, Economica, 2005.

Alain Corbin (dir.), L’avènement des loisirs, 1850-1960, Paris, Aubier, 471p. 1995.

Nadège Haberbusch, Le jeu : espace de socialisation ou de conformisme ? Spirale, vol. 88, no. 4, pp. 80-86, 2018.

Anne Mazé, « Observation des étapes d’un processus de professionnalisation d’un métier émergent : ludothécaire », Mémoire de licence professionnelle en gestion et animation de ludothèque, IUT Bordeaux Montaigne, 101p, 2016.

Nathalie Roucous, Ludothèque, un territoire de l’enfance, Les sciences de l’éducation. Pour l’ère nouvelle, no 2, vol. 39, pp. 15-32, 2006. URL : https://www.cairn.info/revue-les-sciences-de-l-education-pour-l-ere-nouvelle-2006-2-page-15.htm

Références

Références
1 Steffen Linvald, Københavns hvornår skete det, Kbh., 1979, Kbh., kobenhavnshistorie.dk, 2006. URL : https://www.kobenhavnshistorie.dk/index.php/e-boger/183-khsd?showall=1. Traduction libre de l’autrice.