Lucien Sève et l'éducation,  Numéro 21,  Régis Ouvrier-Bonnaz

Penser l’orientation avec Lucien Sève. Psychologie de la personnalité et formes historiques d’individualité

Dans l’introduction de l’ouvrage Penser avec Marx aujourd’hui. « L’homme » ?, Lucien Sève, évoquant sa scolarité à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm dans les années d’après-guerre et à la Sorbonne où il prépare un certificat de psychophysiologie dans le cadre de l’agrégation de philosophie, écrit : « on pouvait même, c’était mon cas, prendre un réel intérêt de curiosité à la psychologie animale qu’enseignait magistralement Henri Piéron  » (2008, p. 13). L’intérêt porté à l’enseignement de Piéron (1881-1964)[1]Il crée en 1920 l’Institut de psychologie de l’Université de Paris avec une section de psychologie appliquée à l’orientation et co-fonde en 1928, l’Institut national d’orientation professionnelle (INOP) au 41 de la rue Gay Lussac., l’un des fondateurs en France de la psychologie appliquée à l’orientation, attira mon attention. Que recouvrait cette curiosité ?

Sève précise caractérisant ce qu’il nomme la « pensée-Marx  » qu’« au cours des années 70 et 80, [il a] esquissé en ce sens plusieurs vues d’ensemble de l’anthropologie marxienne nourries d’emprunts à des travaux scientifiques tenus pour majeurs à cette époque, et qui le restent pour une forte part à la nôtre où ils trouvent de façon très éloquente confirmation et enrichissement – d’Henri Piéron à André Leroi-Gourhan, d’Henri Wallon à Alexis Léontiev  » (idem, p. 90-91). Il se réfère pour étayer son propos concernant ce qu’il nomme « le cheminement psychologique décisif du devenir-homme individuel  » (idem, p. 105) à la quatrième partie « De l’enfant à l’homme et de son humanisation  » (du tome second de « De l’actinie à l’homme. De l’instinct animal au psychisme humain  » de Piéron publié en 1958). Piéron y évoque la conférence de 1950 qu’il a consacrée à l’œuvre de Pavlov rencontré pendant son voyage en URSS lors de la VIIe Conférence internationale de psychotechnique tenue à Moscou en septembre 1931 pour inscrire l’accès à la culture du côté du conditionnement, mécanisme qu’il juge essentiel pour la psychologie : « le psychisme humain ne peut être compris que si l’on tient compte de l’action éducative et formatrice exercée par la société. Pour faire un homme civilisé, l’enfant doit être réellement humanisé. Or, le conditionnement est le mécanisme de cette humanisation, d’où sa valeur capitale pour la psychologie  ». (1958, p. 235). Sève s’intéresse au conditionnement pour penser le devenir de l’homme et de la femme en société. Cependant, pour lui, « il y a deux psychologies à ne surtout pas confondre, la psychophysiologie des conduites et la psychobiographie de la personnalité qui seule nous donne à comprendre l’individualité humaine  » (2015, p. 17).

Lucien Sève et la théorie pavlovienne

Comme il l’énonce dès 1954, pour bien différencier ces deux psychologies, il est utile de distinguer concernant la conscience « ce qui reflète de ce qui est reflété  ». « Le pavlovisme répond à la question : comment le monde objectif est-il reflété par quels processus, par quelles médiations, selon quelles lois ? La deuxième voie qui interroge ce qui est reflété chez l’homme placé dans telle ou telle condition permet de comprendre les lois sociales du développement de la personnalité. Il conclut, « si ce qui précède est vrai, il en résulte que c’est à tort que nous identifierions purement et simplement la psychologie scientifique au pavlovisme. Le pavlovisme représente un aspect, un aspect fondamental, mais seulement un aspect de la psychologie scientifique  » (1954, p. 90-91).

Sève, nourri de sa lecture des œuvres de Lénine, « choc intellectuel aussi fort que l’avait été celle de Politzer  » (2015, p. 14) pose aux textes de celui-ci, les questions psychologiques qu’il se pose comme il le fait dans sa conférence, Lénine et la psychologie lors du colloque organisé par La Pensée, le 1er mars 1954, pour le trentième anniversaire de la mort de Lénine, Lénine philosophe et savant. À partir d’un récit emprunté à Lénine, Stopyline et la révolution, il montre que l’histoire d’un homme, « sa courbe d’évolution personnelle, son idiosyncrasie sont toujours le reflet de l’idiosyncrasie d’une classe sociale donnée, de sa biographie, de sa courbe d’évolution  » (1954, p. 88). Soixante ans après, sa position n’a pas varié. « Malgré ses grands mérites propres, la science pavlovienne de l’activité nerveuse supérieure n’était pas, ne pouvait pas du tout être la psychologie du marxisme : elle en était le soubassement neurophysiologique mais aussi peu capable d’expliquer la substance d’une vie personnelle que les fondations de la maison ne pouvaient rendre compte des activités menées à ses divers étages » (2015, p. 16)[2]Sève avait exprimé ses réserves dès
1952 à la lecture d’un numéro de la revue des psychiatres communistes, La Raison, consacré à Pavlov. En 1954, après l’intervention de Sève au colloque de La Pensée, la même revue publie sa lettre de 1952 revue et enrichie et les réponses critiques.

La psychologie entre vie et conscience

C’est au nom de l’unité de la psychologie que Wallon, en conclusion du colloque de 1954, critique la position de Sève : « Je ne crois donc pas que nous puissions établir en psychologie une distinction entre ce qu’il y a d’organique et ce qu’il y a d’idéologie  » (1954, p. 128). Pour Wallon, la psychologie est l’étude des faits appartenant à la conscience ou évocateurs de conscience : « c’est par elle que l’homme a pu dépasser la simple adaptation biologique au milieu physique et créer des civilisations  » (idem, p. 125). Dès lors, Sève ne cessera de questionner l’œuvre de Marx pour interroger les rapports entre individualité biologique et personnalité historico-sociale et dissiper ce qu’il juge être un malentendu à l’origine de la réception de son approche de la psychologie dans le milieu communiste. En 1962, il explique dans un texte sur la responsabilité et le déterminisme le rapport qu’il établit entre vie et conscience, « en tout domaine, ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience, c’est la vie qui se détermine elle-même à travers la conscience. Sur cette base, et sur cette base seulement, on peut résoudre théoriquement la contradiction classique, et sans cesse renaissante dans la philosophie de type prémarxiste, entre le réel et l’idéal, entre ce qui est et ce qui doit être, entre le fait et le droit, entre l’existence et la valeur  » (idem, p. 84). Il précise : « Si l’homme, si le genre humain possède l’existence, il possède nécessairement aussi en même temps une essence déterminée, et cette essence, comme le dit Marx dans la 6e thèse sur Feuerbach, c’est l’ensemble des rapports sociaux, dont le développement lui-même est déterminé. Ainsi, du seul point de vue théorique, il est clair qu’exclure l’homme, fût-ce partiellement, du domaine du déterminisme universel, cela ne peut avoir aucun sens. (…). Les actions des hommes, comme toute chose, ont leurs lois, dont l’étude objective nous renvoie sans cesse davantage de ce prétendu libre-arbitre au déterminisme, et du déterminisme moins profond au déterminisme plus profond. Et c’est bien pourquoi en dernière analyse, dans l’effort de compréhension des actions humaines, on est toujours ramené au matérialisme historique, justement parce que, considérant l’homme du point de vue de son essence la plus profonde, – l’ensemble des rapports sociaux – il nous donne accès à 1a connaissance de leur déterminisme le plus fondamental  » (idem, p. 90 et 91).

Matérialiste historique et personnalité, l’excentration de l’essence humaine

La 6ème thèse de Feuerbach qui marque la spécificité de l’essence humaine perçue non comme une donnée abstraite mais comme « l’ensemble des rapports sociaux  » introduit une différence importante avec ce qui se joue dans le monde animal au regard de ce que Piéron (1958) définit comme relevant de l’instinct spécifique d’adaptation. La reconnaissance de l’excentration de l’essence humaine permet de poser la question fondamentale du développement humain : quels sont les effets de l’activité d’appropriation de l’héritage extérieur sur le devenir de la femme et de l’homme appelé-e-s à vivre en société et, en retour, quels sont les effets de cette appropriation sur le développement de la société ? Si l’on considère, comme nous le faisons à la suite de Wallon, en posant le lien entre culture et orientation, que les activités mises en œuvre dans le domaine de l’orientation peuvent participer, à certaines conditions, à la compréhension du monde dans lequel toute personne, jeune ou adulte, vit pour l’aider à s’y situer et à y faire des choix raisonnés – choix d’orientation compris -, analyser les processus en jeu dans l’orientation, c’est d’abord essayer de comprendre comment chaque personne, par son activité, en lien avec les autres, s’approprie les ressources stockées en dehors d’elle, selon des modalités jamais donnés d’avance[3][4]Voir sur ce sujet les concepts de biographie et d’emploi du temps chez Sève (1969/1981), pp. 461-470 et pp. 409-428... C’est dans ce cadre nécessitant de bien différencier les relations entre les personnes du rapport social objectif qui les détermine que nous envisageons l’apport de Sève à la définition d’un cadre théorique de l’orientation à partir du concept qui organise son approche du psychisme : le concept de « formes historiques d’individualité  ». Ce concept développé dès 1969 dans Marxisme et théorie de la personnalité, ne figure pas en tant que tel dans l’œuvre de Marx mais comme le précise Sève découle de toute sa logique. Ainsi, « l’ensemble des rapports sociaux tel qu’invite à l’entendre le matérialisme historique n’est par lui-même rien de psychologique, il relève au contraire de l’objectalité transpersonnelle (…). C’est pourquoi, « l’impersonnelle formation sociale ne peut déterminer au sens fort la formation personnelle qu’en produisant les plus diverses formes implicites ou explicites de personnalisation  » (2008, p. 401). Pour Sève, « les rapports sociaux, tout en se distinguant absolument des conduites psychiques, constituent du fait qu’ils sont des rapports entre les hommes, des matrices sociales au sein desquelles vient nécessairement s’informer l’activité humaine concrète  ». (1969/1981, p. 325). « Les formes sociales d’individualité  » qui sont les produits objectifs de cette activité, tout à la fois transpersonnelle, et impersonnelle, interpersonnelle et personnelle, participent à la formation de ce que Sève désigne comme étant la base de la personnalité, « c’est-à-dire les rapports spécifiques qui la déterminent fonctionnellement en son essence  » (idem, p. 542). D’où l’idée concernant l’orientation que le point de départ de toute analyse est l’individu social concret et non l’individu abstrait perçu à travers le filtre d’une supposée nature définie par des attributs déjà-là.

Le concept de « formes historiques d’individualité  » que Sève nous a transmis (1969 ; 2015), articulé à celui de personnalisation[5]À propos du concept de personnalisation se reporter aux travaux de Philippe Malrieu (1995) : « La personnalisation : Analyse psycho-sociale »., considéré sous l’angle du travail permettant de mettre à distance des conduites antérieures tout en cherchant à formuler des problèmes nouveaux pour agir, remplit une fonction médiatrice entre science sociale et science psychologique pour penser la dialectique de l’externe et de l’interne propre au développement et au devenir humains. À bien y regarder, concernant la compréhension des processus en jeu dans le domaine de l’orientation et la recherche de pertinence des activités qui lui sont spécifiques, l’approche anthropologique de la personnalité chez Lucien Sève répondant « à la fois à sa logique de fonctionnement et à sa dialectique de fonctionnement dans le temps  » (2008, p. 407) pourrait bien porter encore plus loin que nous ne l’avions imaginé en découvrant l’intérêt qu’il a porté à certains travaux de Piéron.

Régis Ouvrier-Bonnaz
Groupe de Recherche et d’Étude sur l’Histoire
du Travail et de l’Orientation (GRESHTO)
Centre de Recherche sur le Travail
et le Développement (CRTD) – CNAM

Bibliographie

Sève, L., Lénine et la psychologie, La Pensée, 57, 86-91, 1954

Sève, L., Sur la conception marxiste de la responsabilité, La Pensée, 101, 81-106, 1962

Sève, L., Marxisme et théorie de la personnalité. Paris : Éditions Sociales. Collection Terrains (5ème édition), 1969/1981.

Sève, L., Penser avec Marx aujourd’hui. « L’homme  » ? Paris : La Dispute, 2008.

Sève, L., Pour une science de la biographie. Suivi de Formes historiques d’individualité. Paris : Éditions Sociales, 2015.

Références

1 Il crée en 1920 l’Institut de psychologie de l’Université de Paris avec une section de psychologie appliquée à l’orientation et co-fonde en 1928, l’Institut national d’orientation professionnelle (INOP) au 41 de la rue Gay Lussac.
2 Sève avait exprimé ses réserves dès
1952 à la lecture d’un numéro de la revue des psychiatres communistes, La Raison, consacré à Pavlov. En 1954, après l’intervention de Sève au colloque de La Pensée, la même revue publie sa lettre de 1952 revue et enrichie et les réponses critiques.
3 ((Voir sur ce sujet les concepts de biographie et d’emploi du temps chez Sève (1969/1981), pp. 461-470 et pp. 409-428.
4 Voir sur ce sujet les concepts de biographie et d’emploi du temps chez Sève (1969/1981), pp. 461-470 et pp. 409-428..
5 À propos du concept de personnalisation se reporter aux travaux de Philippe Malrieu (1995) : « La personnalisation : Analyse psycho-sociale ».