Idéologies éducatives : Quand « le biologique » est utilisé pour nier « le social »,  Numéro 29,  Sébastien Lemerle

Au miroir 
du biologique. La biologisation du 
social, hier et aujourd’hui

Phénomène ancien, la tendance à représenter les faits sociaux selon une perspective biologique connaît un nouvel essor depuis quelques décennies, dans le sillage du développement de la génétique et des neurosciences. Si elle se distingue des idéologies des années 1930, cette tendance à « biologiser » le social n’en manifeste pas moins une prétention à imposer une vision spécifique de la société.

Jusqu’en 1945, des mouvements de pensée hiérarchisants et inégalitaires

La tendance à interpréter, expliquer ou même agir dans le monde social à l’aide d’approches se réclamant des sciences du vivant n’est pas récente. S’enracinant dans des modes de pensée assimilant la société à un corps ou prétendant déceler dans la conformation physique des individus des indices sur leur personnalité, la pratique consistant à biologiser le social a connu un premier essor concurremment au développement de la biologie au 19e siècle. On peut citer Gobineau et sa théorisation pseudo-scientifique du racisme ou bien les pionniers des sciences du cerveau, notamment Franz-Josef Gall dont la phrénologie connut un grand succès en France, avec Paul Broca et ses thèses sur l’inégalité entre les races humaines, ainsi qu’en Italie, avec Lombroso et sa notion de « criminel-né », sans oublier le darwinisme social, interprétation anti-égalitariste des théories de Darwin, qui rencontra un grand écho au début de la IIIe République[1]Voir Carole Reynaud Paligot, La République raciale : une histoire, 1860-1940, Paris, Puf, 2021 ; Jean-Marc Bernardini, Le darwinisme social en France (1859-1918), CNRS Éditions, 1997..

De larges pans du monde académique ont connu une biologisation croissante de leurs schémas d’analyse dans la première moitié du vingtième siècle, de l’anthropologie à la criminologie en passant par la psychiatrie, en Europe comme aux Etats-Unis. En France, l’anthropologue Vacher de Lapouge, les prix Nobel de médecine Richet et Carrel, sont les figures les plus visibles de ce courant multiforme, indissociable de l’eugénisme et des pensées racistes dont on peut retrouver des traces de l’influence dans les plus hautes sphères du pouvoir. Le phénomène est aussi intimement lié au projet colonial, comme l’illustre en psychiatrie l’École dite d’Alger, qui entreprit de caractériser en termes raciaux et biopsychologiques les populations algériennes tout en prêtant assistance à l’armée française[2]Richard C. Keller, Colonial Madness. Psychiatry in French North Africa, Chicago University Press, 2007..

Reconfiguration des processus de biologisation à partir des années 1970

Après 1945, ces courants de pensée, associés au racisme nazi et à ses expérimentations dans les camps de concentration, ont été durablement disqualifiés dans le paysage intellectuel[3]Christian Bonah et al. (dir.), Nazisme, science et médecine, Glyphe, 2006.. Mais le biologisme en tant qu’idéologie aspirant à expliquer biologiquement la société n’a jamais complètement disparu et s’est progressivement reconfiguré à partir des années 1970. De nouvelles disciplines, comme l’éthologie, ont suscité la réémergence de discours sur la nature humaine et sur l’influence de facteurs biologiques sur les phénomènes sociaux, en particulier la violence, dont la description comme une tendance innée de l’espèce humaine connaît alors une grande diffusion, notamment aux États-Unis[4]Erika Lorraine Millam, Creatures of Cain. The hunt for human nature in Cold War America, Princeton University Press, 2019.. Les avancées de la biologie moléculaire, symbolisées par la découverte de la structure de l’ADN en 1953, ont suscité elles aussi de multiples études et discours sur l’existence de facteurs proprement génétiques des comportements, des deux côtés de l’Atlantique, de l’intelligence à l’agression, en passant par les addictions et l’orientation sexuelle[5]Laurence Perbal, Gènes et comportements à l’ère post-génomique, Vrin, 2011.. La vogue pour le tout-génétique est emblématisée par les débats suscités par la sociobiologie dans les années 1970-1980, qui visait, sur la base d’une synthèse alliant concepts darwiniens et génétique, à « cannibaliser » les sciences humaines. Enfin, à partir des années 1980 et plus encore à partir des années 2000, les sciences neurocognitives ont été présentées comme l’avant-garde scientifique susceptible de renouveler notre vision de l’être humain, de la vie en société, voire des politiques à y mener[6]Sébastien Lemerle, Le singe, le gène et le neurone. Du retour du biologisme en France, Paris, Puf, 2013 ; « Tout est dans la tête. Les sciences du cerveau, nouveau savoir légitime », in Christophe Charle et Laurent Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France, vol. 2, Seuil, 2016, p. 551-556..

Il ne faudrait pas conclure de ce rapide tour d’horizon que la visibilité croissante depuis un demi-siècle de courants de pensée inspirés par la biologie signifie la résurgence des idéologies racistes et eugénistes de l’entre-deux guerres. D’un côté, il existe toujours une pensée hiérarchique, fondant son credo anti-égalitaire sur des affirmations réductionnistes et mâtinées de darwinisme social, dont l’un des auteurs de prédilection est l’éthologue Konrad Lorenz. En France, dans les années 1970-80, elle est portée par la mouvance de la Nouvelle Droite, au sein de laquelle on trouve le GRECE et le Club de l’Horloge, deux clubs intellectuels comptant dans leurs rangs de futurs cadres du Front national. Cette nébuleuse se manifeste de façon énergique à l’occasion de controverses sur l’éducation, le collège unique et l’hérédité de l’intelligence. Mais d’un autre côté, on trouve aussi un intérêt pour la biologie à gauche, au sein de cercles désireux de se démarquer du marxisme, du structuralisme ou de la psychanalyse tout en conservant un fondement matérialiste à leurs réflexions sur l’être humain et la société. Pour des figures comme Edgar Morin ou Henri Laborit, la connaissance des déterminations biologiques des comportements ouvre un champ d’action essentiel, dans une perspective réformiste. À l’opposé des visions réductionnistes de Lorenz ou de la sociobiologie, cette nébuleuse biologisante, bien plus légitime socialement et culturellement, portée également par des chercheurs reconnus issus du Collège de France, de l’Institut Pasteur, etc., porte une conception bien plus libérale de l’être humain, biologiquement déterminé à être libre du fait de divers mécanismes (épigénétique, plasticité cérébrale) montrant l’intrication des influences du biologique, du culturel et du social sur les destinées individuelles. En résumé, les tenants actuels de la biologisation sont placés sur un continuum allant du réductionnisme le plus caricatural à diverses formes de potentialisme misant davantage sur la mise au jour des déterminations biologiques des individus à être autonomes, adaptables, perfectibles, quel que soit le contexte social et historique dans lequel ils sont plongés. Au sein de ces discours, doit être soulignée la place singulière des neurosciences cognitives, qui « sont devenues un des grands récits de l’individualisme contemporain en associant les idéaux de régularité à ceux de l’infinie possibilité à changer et à innover[7]Alain Ehrenberg, « Neurosciences cognitives et idéaux d’autonomie », Revue française de psychanalyse, 1, vol. 85, 2021, p. 32. ».

Un phénomène multidimensionnel

Hier comme aujourd’hui, la biologisation du social doit donc être considérée comme un phénomène complexe, notamment au point de vue de sa signification politique. Déjà par le passé, on la retrouve à la fois au sein d’un large spectre idéologique allant du conservatisme au fascisme, mais aussi chez un nombre non négligeable de figures se réclamant du socialisme ou du républicanisme, qui ont cru aussi y trouver un fondement pour des politiques affranchies de la référence religieuse et se réclamant d’un progressisme inspiré de la Science. De nos jours, la situation est tout autant complexe. La biologisation du social, entendue comme une « action consistant à importer dans un secteur du monde social qui n’en avait pas forcément l’habitude jusqu’alors, des représentations ou de pratiques inspirés des sciences du vivant[8]Sébastien Lemerle, « Biologisation » in Catégoriser. Lexique des constructions sociales de la différence, ENS Édition, à paraître en 2023. », peut contribuer à influencer à la fois l’interprétation du monde social et l’intervention sur celui-ci, à justifier de nouvelles pratiques ou encore à reconfigurer les hiérarchies et les légitimités au sein d’un espace social donné. Ses modalités peuvent se décliner selon au moins trois registres. D’une part, un registre théorique, celui du biologisme proprement dit, équivaut à ramener l’explication de certains faits sociaux, psychologiques, comportementaux à l’influence des gènes, des hormones, d’un hémisphère cérébral, du cerveau reptilien, du striatum, etc.. D’autre part, un registre appliqué concerne les procédures s’appuyant sur des paramètres biologiques afin d’atteindre leurs objectifs, ces paramètres étant considérés comme les plus susceptibles de conduire au résultat escompté. Ce qui est recherché ici dans le biologique est une supposée efficacité opératoire. Les individus sont ainsi réduits à certaines de leurs propriétés biologiques, appréhendées au moyen de la biométrie, des tests génétiques, de l’imagerie cérébrale fonctionnelle, etc. Ce type de biologisation peut fonder des politiques publiques, et favoriser des situations de contrôle social, mais aussi de mobilisation et d’empowerment, par exemple de la part de groupes partageant une même condition biomédicale et revendiquant certains droits. Enfin, un registre culturel englobe les usages d’une terminologie inspirée des sciences du vivant, sans forcément de lien direct avec les débats intellectuels ou des situations pratiques. Il renvoie à l’existence d’un imaginaire social, voire d’un sens commun où la biologie occupe une place essentielle, sur lequel peuvent jouer toutes sortes d’idéologies. Ainsi, la promotion du gène au rang d’« icône culturelle », dans la publicité ou les productions audiovisuelles, a favorisé l’essor d’un « essentialisme génétique » qui a donné aux États-Unis dans les années 1990 une nouvelle légitimité à des visions stéréotypées des femmes, des Africains-Américains ou des homosexuels, mais aussi à des projets d’autonomisation chez certaines féministes[9]Dorothy Nelkin et Susan Lindee, La mystique de l’ADN. Pourquoi sommes-nous fascinés par le gène ? Belin, 1998..

Dans un grand nombre de cas, la biologisation est le fait de « passeurs » faisant le lien entre champ scientifique et monde social au nom d’une expertise souvent prolongée par une forme d’entrepreneuriat (chercheurs fondateurs de starts-ups, médecins devenus spécialistes de l’intervention psychosociale, consultants divers). Selon leur position dans le secteur où ils interviennent, on considérera le processus de biologisation qu’ils incarnent comme fort ou faible et variable dans le temps. Ainsi, parler de « biologisation » n’a de sens que relativement à un contexte spécifique, où le recours à des schèmes et pratiques inspirés des sciences du vivant peut apparaître comme une rupture ou une réaction vis-à-vis d’un ordre légitime des représentations et/ou des pratiques. On peut par exemple considérer les prises de position biologisantes au sein du champ éducatif dans les années 1970 à la fois comme réductionnistes et institutionnellement faibles, du fait notamment de leur manque de légitimité scientifique, tandis que celles promues depuis une quinzaine d’années ont conquis une position plus forte, tout en promouvant une approche potentialiste. Au lieu de vouloir mesurer les capacités intellectuelles des enfants pour les classer, le propos est désormais d’utiliser des outils conçus par les sciences neurocognitives pour permettre aux élèves de réussir leur scolarité. Cette évolution s’est accompagnée d’une externalisation du traitement des difficultés scolaires, du fait de l’imputation par les responsables éducatifs de l’échec de leurs politiques à des causes biologiques, conduisant à déléguer la reprise en main des élèves catégorisés « en difficulté » à des intervenants extérieurs présentant des gages de scientificité, tels que les orthophonistes[10]Sandrine Garcia, « Normes d’apprentissage et “pathologies” de la lecture », in S. Lemerle et C. Reynaud-Paligot (éds.), La Biologisation du social. Discours et pratiques, Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 203-219..

L’histoire des processus de biologisation du social révèle la pluralité des interprétations et des usages sociaux des sciences du vivant[11]L’étude des entreprises de biologisation du social n’épuise évidemment pas le sujet plus général des usages sociaux des sciences du vivant, qui incluent aussi les usages industriels de l’agronomie, des biotechnologies, de la biochimie, etc., autres questions capitales qui n’entrent pas dans le périmètre de la biologisation telle qu’entendue ici.. Ceux-ci n’en partagent pas moins la tendance à accorder une attention limitée aux dynamiques culturelles et sociales et à alimenter diverses formes d’essentialisme (génétique, neuronal, etc.). Leur analyse ne relève pas seulement de discussions théoriques et de controverses intellectuelles. Elle aide à penser la concurrence entre principes de légitimation au sein du monde social, le renforcement de hiérarchies existantes ou la justification de nouvelles normes.

Sébastien Lemerle
Enseignant-chercheur à l’université Paris-Nanterre
Membre du Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (Cresppa).

Notes[+]