Christian Laval,  Idéologies éducatives : Quand « le biologique » est utilisé pour nier « le social »,  Numéro 29

Anti-sociologie d’État 
et idéologie du choix

Dénoncer la sociologie « déterministe » est devenu affaire d’État. Cette sociologie des structures sociales serait à la racine des colères et frustrations à en croire l’ancien ministre Jean-Michel Blanquer. S’agit-il d’un retour à l’idéologie du don ? En réalité, le déni des inégalités sociales s’est trouvé de nouveaux appuis et relais, notamment dans la « neuropédagogie » et dans l’idéologie des choix qui lui est liée. La plateforme Parcoursup en est aujourd’hui la meilleure incarnation pratique.

Il fut un temps pas si lointain où les différents gouvernants avaient sous la main des sociologues de cour, conseillers « objectifs » qui se voulaient au service de l’intérêt général. C’était particulièrement vrai dans le domaine de l’éducation. Franck Poupeau les avait rangés sous le terme générique de « sociologues d’État[1]Franck Poupeau, Une sociologie d’État. L’École et ses experts en France, Paris, Éditions Raisons d’Agir, coll. « Cours et travaux », 2003. » dont la marque de fabrique était de remplacer les causalités structurelles des inégalités par des facteurs multiples – organisationnels, pédagogiques, techniques -, sur lesquels les politiques publiques pouvaient agir, en évacuant toute référence aux structures sociales inégalitaires et aux politiques qui renforçaient ces dernières.

Ces sociologues-experts n’ont pas entièrement disparu. Mais le temps est venu d’une attaque plus frontale contre une sociologie qui aurait le tort d’alimenter la « violence », la « radicalisation » et le « ressentiment ». Cette offensive a des causes directement politiques. Loin d’être seulement française, elle fait partie de l’agenda de la droite globale, mais elle a la particularité de s’être imposée sur une large partie de l’« arc politique français ». Le monde universitaire n’est pas moins touché par cette mobilisation réactionnaire qui prend la forme d’une campagne de dénigrement de chercheurs et d’institutions accusés de « wokisme », de « décolonialisme », d’ « islamogauchisme » ou d’ « intersectionnalité ». Il s’agit de mettre en cause la légitimité des études sur les inégalités et les discriminations de race, de genre ou de classe et d’en appeler au pouvoir politique pour qu’il mène une nécessaire et urgente épuration intellectuelle.

La sociologie attaquée

La sociologie est elle-même visée par cette bruyante campagne réactionnaire, largement relayée par la presse et les médias. De l’intérieur du champ disciplinaire, l’offensive est conduite par les tenants d’une « sociologie analytique » qui explique les maux politiques de la « radicalisation » et de la « croyance » par des « biais cognitifs » (Gérald Bronner) ou par une « sociologie axiologiquement neutre » (Nathalie Heinich) qui milite, sans aucune déontologie, sur tous les médias contre « une sociologie militante » qui aurait partie liée à « l’islamo-gauchisme ». Cette littérature pamphlétaire alimente le pouvoir politique et les médias en arguments proprement anti-sociologiques.

Cette anti-sociologie est même devenue idéologie d’État. Manuel Valls a initié le mouvement à la suite des attentats de 2015 avec son célèbre aphorisme « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », auquel les sociologues ont répondu avec énergie[2]Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte, 2016.. Plus récemment la dénonciation de Jean-Michel Blanquer, quoique différente, était tout aussi tranchante : « Il me semble qu’il existe une tendance, dans la sociologie française, à lire la société à travers le seul prisme des inégalités. (…) Il arrive ainsi que certains sociologues finissent par renforcer les inégalités qu’ils dénoncent, en générant une sorte de pessimisme de principe. Il s’est créé en France, depuis un demi-siècle, une atmosphère de fatalisme qui se nourrit de cette sociologie-là, celle qui insiste sans arrêt sur ce qui régresse en matière d’égalité, sans jamais voir ce qui progresse. (…) Je ne nie pas les inégalités, je ne verse pas dans une pensée positive naïve, mais je m’interroge sur cette sorte de délectation morose impérialiste dans laquelle se sont enfermés nombre de sociologues, et qui produit des cercles vicieux au sein de la société[3]Jean-Michel Blanquer et Edgar Morin, Quelle école voulons-nous ? La passion du savoir, Paris, Odile Jacob/Sciences Humaines, 2020. ». Cette longue citation est très symptomatique. La sociologie serait coupable de décourager les efforts pour « s’en sortir » en insistant beaucoup trop sur les inégalités. C’est très exactement le contraire des finalités de la sociologie scientifique qui, en dévoilant le poids des structures sociales dans la vie des individus, entend leur donner les moyens de les surmonter sans qu’ils ne se culpabilisent individuellement. Pour Emmanuel Macron, ce n’est pas qu’on parlerait trop de la question sociale, c’est qu’on en parlerait en soulignant trop sa dimension ethnique. Ce qui donne cette cocasse condamnation présidentielle : « le monde universitaire est coupable d’avoir encouragé l’ethnicisation de la question sociale[4]Entretien, juin 2021 dans le journal Elle. ».

Le renouvellement de l’idéologie individualiste

L’anti-sociologie d’État n’est pas seulement négative. Elle a son modèle alternatif. La sociologie est née d’un refus des thèses psychologiques et individualistes qui voulaient expliquer les phénomènes sociaux par des conduites individuelles[5]Christian Laval, L’ambition sociologique, Paris, Folio, 2007.. Cette idéologie individualiste a trouvé aujourd’hui de nouveaux appuis. L’une de ses principales sources réside dans les neurosciences auxquelles l’ancien ministre Blanquer a donné une place de choix dans son Conseil scientifique de l’Éducation nationale, présidé par le spécialiste des neurosciences Stanislas Dehaene et dans lequel les sociologues brillent par leur absence quasi générale, ce qui est en soi éloquent quant à la censure officielle dont elle fait l’objet[6]Cf la composition du conseil ici : https://www.education.gouv.fr/le-conseil-scientifique-de-l-education-nationale-au-service-de-la-communaute-educative-309492.

L’idée centrale qui commande cette « neuropédagogie » repose sur une explication cérébraliste des comportements sociaux. Tout étant dirigé par le cerveau, c’est en lui, et en lui seul, qu’il faut trouver la cause de nos erreurs et de nos réussites, des échecs individuels comme des maux sociaux[7]Michel Blay et Christian Laval, Neuropédagogie, Le cerveau au centre de l’école, Paris, Tschann éditions, 2019.. L’anti-sociologie d’État aujourd’hui remplace les structures sociales par les structures cérébrales. Désormais, et grâce à la technologie de l’imagerie cérébrale (IRM), on peut repérer les zones du cerveau qui sont activées par les opérations cognitives ou les réactions affectives. L’hypothèse de la plasticité du cerveau tranche avec l’innéisme des « théories du don ». L’action sociale et institutionnelle sur le cerveau, voire les techniques de l’auto-développement, sont au contraire valorisées. De ces techniques d’imagerie et de cette hypothèse de plasticité, on infère qu’il est possible d’agir directement sur le plan neuronal des individus, et particulièrement des enfants, pour modifier les conduites, optimiser les choix, ou améliorer les performances scolaires des élèves. La caractéristique de cette approche n’est pas qu’elle nie les effets sociaux sur le cerveau, puisqu’elle a au contraire comme principe que le cerveau est sous influence des interactions sociales, c’est qu’elle conçoit les sujets comme des objets de laboratoire, précisément pour isoler les phénomènes cérébraux de tous autres facteurs « perturbants ». La désocialisation des sujets réels est le pendant de la cérébralisation des objets étudiés en conditions expérimentales. L’un des arguments du « sociologue analytique » Gérald Bronner contre la sociologie dite « déterministe », serait qu’elle nierait les arbitrages du cerveau humain au profit d’une influence unilatérale d’un habitus unique. C’est faire une lecture naïve de la sociologie y compris celle de Pierre Bourdieu lequel a toujours donné une place dans ses analyses aux caractères clivés des agents sociaux, pris eux-mêmes dans des espaces sociaux divisés. Et même si l’on doit faire plus de cas de la « pluralité des habitus » comme le fait Bernard Lahire pour rendre compte de la complexité des déterminations, rien ne vient jusqu’à présent démentir les effets des positions et dispositions sociales sur les conduites sociales ou sur les résultats scolaires, à la différence d’une sociologie dite analytique qui n’a pour seul argument que « l’imprédictibilité » des conduites individuelles, laquelle ne pourrait être par définition traduite dans les données statistiques ! L’insigne faiblesse empirique de cette critique du déterminisme ne doit pas faire oublier l’effet idéologique qui est recherché par de purs arguments d’autorité scientifique. L’idéologie en l’occurrence est celle de la responsabilité individuelle de son destin social. Bronner et de Géhin écrivent ainsi que la sociologie doit se fonder sur des « individus responsables biologiquement équipés pour penser, choisir, calculer, décider et se conduire[8]Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique, Paris, Presses universitaires de France, 2017, p. 24. ».

La potentialité néolibérale

Cette anthropologie de la « responsabilité » renvoie à toute une tradition individualiste qui fait reposer les destins individuels sur des « choix ». Le sociologue Raymond Boudon s’était illustré il y a cinquante ans en expliquant les inégalités scolaires et sociales par une succession de choix requis aux différents « points de bifurcation » dans les parcours scolaires[9]Raymond Boudon, L’inégalité des chances, La mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Paris, Armand Colin,1973.. L’explication se heurtait pourtant à un fait de structure : les « bifurcations » en question n’avaient rien de spontané mais faisaient partie d’un système institutionnel qui fonctionnait au tri, lequel reposait sur des réalités sociales préexistantes. Le dispositif Parcoursup est l’accomplissement de cette idéologie du choix qui fait peser sur les épaules de l’individu la « responsabilité » de son destin scolaire et professionnel. Le « choix » en question participe d’un mode de régulation des « flux scolaires et universitaires » fondé sur une intensification de la concurrence pour les places rares dans les formations les plus sélectives et sur une valorisation corrélative de la performance individuelle des élèves. Que cette idéologie du choix et de la responsabilité individuelle incarnée dans ce dispositif algorithmique de sélection soit un leurre, on ne saurait en douter puisque ce ne sont pas les individus qui choisissent mais les formations qui ont le monopole de ce pouvoir de sélection, il n’empêche qu’elle a son efficacité propre.

Nous n’avons plus affaire à une « naturalisation » des inégalités fondée sur les « dons. » La critique a porté ses fruits et les maîtres d’œuvre de cette sélection n’ont plus la naïveté d’antan. Leur conception de l’individu repose sur l’idée proprement néolibérale de « l’entreprise de soi » et du « potentiel humain »[10]Cf. Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre, La perspective du possible, Paris, La Découverte, 2022, p.33 et sq.. C’est une conception dynamique du développement de la personne reposant sur l’idée que chacun possède les capacités de réussir à condition de le vouloir et d’être capable d’une bonne gestion de ses compétences personnelles. Gestionnaire de son capital, mais aussi investisseur habile, le winner doit être capable de « choix stratégiques » qui détermineront son avenir.

Pour qu’un tel système idéologique fonctionne deux conditions sont requises. Premièrement qu’il existe un dispositif contraignant de choix auquel tous les agents (élèves, familles, professeurs, administrateurs, journalistes, etc.) doivent se soumettre. Deuxièmement, que la sociologie scientifique qui s’occupe des structures sociales n’ait plus sa place dans l’analyse des parcours scolaires et des inégalités sociales. En ce sens, l’éviction de l’explication sociologique est une condition indispensable à l’expansion des dispositifs du néolibéralisme dans le champ de l’éducation.

Christian Laval
Professeur émérite de sociologie à l’Université Paris Nanterre
Chercheur associé à l’institut de recherche de la FSU

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