Numéro 23,  Propositions de lecture

L’école maternelle face à ses enjeux | Christine Passerieux (dir.)

L’école maternelle face à ses enjeux. Créer les conditions de l’égalité,
Sous la direction de Christine Passerieux,
Les Éditions de l’Atelier, 2021, 138 pages.

Note de lecture proposée par Claude Gautheron.

Pour des observateurs peu avertis, il semblerait que la maternelle ait été peu ou prou épargnée par le rouleau compresseur libéral qui abîme l’école depuis l’arrivée de Blanquer au ministère de l’éducation nationale. Pour lever cette illusion, il suffit de lire l’ouvrage collectif écrit sous la direction de Christine Passerieux « L’école maternelle face à ses enjeux » et de mesurer la distance entre le discours ministériel et les propositions qui y sont développées.

Si des intentions de démocratisation sont affichées par l’actuel ministre, les mesures d’obligation d’instruction dès 3 ans et la place centrale des évaluations du CP contredisent ses assertions et induisent dans les faits des pratiques d’enseignement contraires aux objectifs d’égalité qu’il martèle dans les médias. Parce que les pratiques ne sont pas neutres. Elles répondent, consciemment ou non de la part des enseignant-es, à une vision politique des finalités de l’école. A une école du tri social et de la sélection par les résultats scolaires, les chercheur-es et pédagogues qui prennent la parole dans cet ouvrage opposent une école émancipatrice pour chacun-e et pour tous et toutes les élèves et ce, dès la maternelle. Ils et elles nous invitent à considérer la scolarisation, et tout particulièrement la scolarisation première, comme un engagement de l’élève dans un processus d’acculturation que le système scolaire et les enseignant-es doivent être en capacité d’initier, d’accompagner et d’encourager.

L’engagement de l’élève dans les apprentissages scolaires suppose, comme le souligne C.Passerieux, que son statut de sujet apprenant soit reconnu. Si la formule « l’élève au centre des apprentissages » revendiquée au cours du précédent quinquennat semblait mettre au second plan la dimension collective des apprentissages scolaires, l’auteure rappelle que le jeune enfant n’apprend jamais seul et que les interactions avec ses pair-es et avec les adultes référents mais aussi avec un milieu générateur de sens sont essentielles. La participation active à une production collective met en jeu des savoirs déjà acquis et des potentialités de développement méconnues par de nombreux élèves, en particulier ceux et celles dont la culture familiale n’intègre pas ou peu les codes de l’école. En effet, la première source d’inégalité réside dans cette « étrangeté » du milieu et des attentes scolaires pour un grand nombre d’enfants qui devront se familiariser avec des pratiques qu’ils et elles ignorent et qui leur permettront pourtant d’accéder progressivement au statut d’élève.

Apprendre à dépasser la dimension affective spontanée de sa propre production pour parvenir à une production qui prend en compte les apports du groupe dans un projet partagé permet aussi à l’élève d’adopter une posture qui ouvre la possibilité de tous les autres apprentissages scolaires, à la maternelle puis dans les niveaux ultérieurs de la scolarité. L’identification et l’institutionnalisation des savoirs, spécificité de l’école, permettra de les rendre disponibles pour être opérants. Cette conception des apprentissages s’oppose clairement à celle développée dans les pédagogies en phase avec le discours libéral et centrées uniquement sur l’élève dont Céline Alvarez et d’autres tenants de la « pédagogie Montessori » se font les chantres.

L’acculturation est définie dans cet ouvrage, non comme une transmission et une accumulation d’informations sélectionnées pour l’école pour être restituées mais comme une reconstruction personnelle et collective de savoirs produits antérieurement par d’autres et que chaque enfant doit s’approprier au travers d’activités porteuses de sens. Les savoirs sont alors envisagés comme des réponses à des questionnements réels des enfants que les situations d’apprentissage initiées par les enseignant-es et leur guidage ont fait émerger. Au fil de l’ouvrage des exemples sont donnés de la mise en œuvre de cette démarche qui relève de l'(auto) socioconstructivisme tant décrié par les détracteurs du « pédagogisme » qui nous gouvernent actuellement. Différents domaines d’apprentissages sont convoqués par des spécialistes de chacun d’entre eux (V. Boiron et M. Rebière pour le langage, A. Clerc-Georgy pour le jeu, J. Briand pour les mathématiques, P. Lamouroux pour l’éducation physique) et contribuent à mettre en évidence la cohérence de la démarche. A partir d’observations et d’exemples d’activités mises en place dans les classes, ils et elles éclairent le lien entre des pratiques professionnelles et les principes d’égalité et d’émancipation de tous et toutes qui fondent leurs travaux. Ces exemples, choisis pour leur pertinence et leur lisibilité, n’enferment pas dans ce qu’il est convenu d’appeler une « méthode ». Leur caractère transférable invite au contraire les enseignant-es à observer, analyser et éventuellement réorienter leurs propres pratiques pour inscrire l’école maternelle dans un réel processus de démocratisation du système scolaire.

L’attachement des auteur-es au programme pour la maternelle de 2015 transparaît au fil de l’ouvrage et la préface de Viviane Bouysse, inspectrice générale très impliquée dans sa rédaction, en atteste. Si ce programme, fruit d’un travail de coopération inédit entre les différent-es acteurs-trices et partenaires de l’école maternelle a fait l’objet d’un consensus large au sein de la communauté éducative, sa mise en œuvre dans les classes a été contrariée par l’alternance politique de 2017. Cet ouvrage réactive les motifs qui ont prévalu à son écriture et l’ambition de démocratisation et d’émancipation de tous et toutes qu’il affirmait.

Parce que la démocratisation n’est pas affaire de bonnes intentions ou d’obligations et de prescriptions mais qu’elle relève d’une articulation complexe entre des finalités de l’école clairement définies, des travaux de recherches en didactique et en pédagogie et des pratiques dans les classes relevant d’une professionnalité solide, « L’école maternelle face à ses enjeux » intéresse tout autant les professionnel-les de l’éducation que les décideur-es politiques susceptibles d’être confronté-es à l’exercice du pouvoir. Si l’école veut rompre avec l’assignation précoce des enfants issus des classes populaires à leur classe sociale d’origine, un chantier de formation des enseignant-es devra être rapidement ouvert pour leur redonner le pouvoir d’agir activement à la démocratisation de l’école et de la société. Ce livre constitue assurément un élément de cette reconquête.