Le lycée professionnel au cœur des enjeux d'égalité,  Numéro 23,  Sigrid Gerardin

Entretien avec Sigrid Géradin

Sigrid Géradin est co-secrétaire générale du SNUEP-FSU.

Carnets rouges : Rapports, projets ministériels et expressions politiques ne cessent d’affirmer leur volonté de revaloriser l’enseignement professionnel. Mais, au-delà des discours, qu’elle a été la réalité des transformations engagées depuis la rentrée 2020 ?

Sigrid Gérardin : La transformation de la voie professionnelle est engagée depuis 2018, elle est en réalité à l’opposé d’un objectif affiché de revalorisation. Elle est d’ailleurs d’une grande brutalité contre le projet de démocratisation scolaire et d’émancipation porté par le mouvement syndical de transformation sociale. Le décret fondateur de cette réforme qui définit les grilles horaires d’enseignement annuel en est une preuve implacable. Par exemple les élèves de CAP, majoritairement issus de la grande difficulté scolaire, ne bénéficient dorénavant que d’une seule heure hebdomadaire de français, quand ceux de baccalauréat professionnel n’ont plus que 3,5h au lieu de 5,5h auparavant pour assimiler les programmes de lettre, d’histoire et d’enseignement moral et civique. Tous les programmes ont été modifiés au profit d’un apprentissage très manichéen des notions et d’une vision de la société très libérale : les chapitres sur les droits du travail ou sur la République et les faits religieux ont été purement supprimés et les notions ne sont que saupoudrées au fil de thèmes généraux. Qui peut croire qu’en réduisant d’autant les temps d’enseignement des disciplines générales et en supprimant un enseignement rigoureux de notions pour des jeunes, qui souvent cumulent des difficultés sociales et scolaires majeures, on reste à même de développer les esprits critiques des futurs citoyen-nes formé-es dans nos établissements.

Les disciplines professionnelles ont elles aussi été rognées pour instaurer des dispositifs prétendument pédagogiques. C’est le cas du « chef d’œuvre », impossible à concrétiser dans la majorité des filières et n’apportant aucune plus-value pour les jeunes. Ce dispositif relève en réalité d’une commande politique permettant au ministre de parader dans les médias – son objectif étant de s’adresser à une opinion bien éloignée des enjeux des lycées professionnels et de la convaincre. Les secondes professionnelles sont maintenant regroupées en « familles de métiers » qui concentrent jusqu’à sept diplômes formant à des métiers souvent très éloignés les uns des autres. La spécialisation au diplôme est donc décalée en classe de première réduisant encore d’un an la préparation à un métier. On le comprend ici avec ces quelques exemples : quand le ministre évoque « l’excellence » pour vendre sa réforme, c’est l’objectif inverse qu’il poursuit. Quand il convoque une prétendue revalorisation c’est en réalité un véritable démantèlement qu’il organise minutieusement. Et pour être précise : cette réforme désorganise complétement les lycées professionnels, augmente les inégalités entre établissements, entre filières, entre disciplines et entre élèves. Elle met clairement à mal l’engagement des personnels à faire réussir tous les jeunes et la possibilité de mener à bien nos métiers de professeurs de lycées professionnels. Néanmoins, conforme aux choix politiques de ce gouvernement, cette réforme participe à supprimer allègrement des postes dans le service public d’éducation : 750 postes en moins dans la voie professionnelle depuis 2018. Et surtout, conjuguée à la loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel », la réforme Blanquer de la voie professionnelle poursuit un objectif à peine masqué, extrêmement réactionnaire et dangereux : le transfert de l’enseignement professionnel public vers les organisations patronales. Alors que l’apprentissage a fait la preuve de son inefficacité chez les jeunes non encore diplômés et qu’il représente un coût beaucoup plus important pour les contribuables, le ministre et le gouvernement le brandissent comme un système « magique » contre tous les maux de la société. En réalité leur but est d’exclure progressivement les lycées professionnels du champ du service public d’éducation. C’est un désengagement historique qui s’opère : celui de l’État dans sa mission de scolarisation de tous les jeunes – et plus particulièrement celles et ceux qui se destinent aux emplois d’employés et d’ouvriers.

La crise sanitaire vous a fortement impactés du fait de la spécificité de l’organisation des enseignements (ateliers, stages, …). Quelles conséquences pour les élèves ?

Si les élèves de lycées professionnels sont plus fortement percutés par la crise sanitaire, c’est d’abord et aussi du fait de leurs conditions matérielles de vie. Majoritairement issus des classes populaires, les familles possèdent certes assez souvent un équipement informatique mais ce matériel est généralement en partage avec l’ensemble de la fratrie ; nos élèves ne disposent quasi jamais de matériel informatique ni de connexion propre. De ce fait, ils sont aussi moins exercés aux maniements des outils numériques. On le perçoit clairement lors des périodes de confinement : les élèves des filières du bâtiment, de la maintenance et de l’industrie se sont beaucoup moins adaptés à l’école à distance que les jeunes des filières tertiaires qui avaient déjà bénéficié d’ateliers informatiques au sein de l’école. Malgré des alertes récurrentes sur ces inégalités matérielles, le ministre a toujours refusé de mettre en œuvre un plan d’investissement (en équipement, en connexion…) pour les familles de nos élèves afin d’anticiper les problèmes en cas de nouvelles périodes d’enseignement en mode dégradé. Nos élèves sont aussi percutés plus fortement par la crise sanitaire car certaines disciplines professionnelles ne peuvent tout simplement pas être enseignées à distance. Construire un mur, conduire un engin de chantier, exécuter un dispositif de maintenance ne sont réalisables qu’en atelier. Certains gestes techniques combinés aux consignes de sécurité ne peuvent évidemment s’enseigner qu’en atelier sur des machines et en situation réelle. Les contraintes sanitaires ont obligé les établissements à fermer ou à diminuer les effectifs dans les ateliers donc à réduire les temps d’apprentissage pour chaque élève. Cette réalité pourtant très basique à appréhender a été et reste complétement niée par le ministre qui n’a évidemment rien envisagé, à cette rentrée encore, pour rattraper les retards d’apprentissage des deux années percutées par la crise sanitaire.

Une des spécificités des lycées professionnels est aussi l’alternance de période de formation à l’école et milieu professionnel. Or ces dernières ont été réduites ou annulées pour les élèves du fait des fermetures imposées de bon nombre d’entreprises d’accueil (commerce, hôtellerie restauration…). Trop obstiné à continuer d’imposer ses réformes coûte que coûte,il a fallu beaucoup de ténacité syndicale pour obliger le ministère à sortir des textes réglementaires pour pallier les problèmes des stages non faits. Le mépris du ministre pour la voie professionnelle a certainement été le plus emblématique durant la période des examens, puisque les élèves de lycées professionnels, contrairement à leurs camarades de lycées général et technologique, ont passé toutes les épreuves écrites et orales sans réels aménagements.

Nombre de travaux sociologiques ont montré que l’orientation vers l’enseignement professionnelle se faisait pour beaucoup d’élèves non pas pour permettre un projet professionnel mais par exclusion des voies générale et technologique faute d’un niveau scolaire jugé suffisant. Pour éviter cela, certains prônent une voie unique de formation jusqu’au bac. Cela vous semble-t-il souhaitable ?

Instaurer une voie unique de formation jusqu’au bac présente le risque majeur qu’elle soit calquée sur les contenus et les attendus de la voie générale. Il est fort à parier que la culture et/ou les enseignements professionnels, si tant est qu’ils soient intégrés à ce parcours unique, ne soient considérés comme des disciplines optionnelles voire des enseignements de seconde zone. Il est fort à parier aussi que la notion d’excellence continue d’être pensée telle qu’elle l’est aujourd’hui – c’est à dire en maintenant une hiérarchie des disciplines, des implicites sociaux etc… où les « humanités » et les disciplines considérées d’avenir (numérique, intelligence artificielles) sont fortement valorisées au détriment des disciplines encore aujourd’hui dites « manuelles ». Quel intérêt présenterait alors une unique voie du lycée si certains enseignements servent en réalité à trier voire à reconstruire artificiellement des classes de relégation scolaire ?

Le seul avantage serait certainement que des élèves parfaitement adaptés à la voie générale pourraient profiter d’un enseignement professionnel de quelques heures. Mais quels seraient les avantages pour nos lycéen-nes professionnels ?

On milite par exemple pour que ces derniers bénéficient d’un enseignement de philosophie. Si cet enseignement est calibré sur celui des autres voies du lycée, il ne présentera aucun intérêt risquant même de les replacer en situation d’échec et de rejet. Il est parfaitement illusoire de croire que créer un lycée unique, dans le contexte scolaire et sociétal actuel, participerait à démocratiser le système scolaire. Il faut bien comprendre que l’enseignement professionnel est au cœur d’enjeux socio-économiques qui dépassent le seul cadre scolaire. Un projet d’unification des voies du lycées doit s’opérer dans un nouveau projet global de société.

Quels sont les atouts fondamentaux d’une formation professionnelle sous statut scolaire, en lycée professionnel par rapport à une formation en contrat d’apprentissage ?

Avant d’énoncer les multiples atouts de la formation professionnelle scolaire, il est important de replacer ces deux systèmes dans leur histoire. L’apprentissage est un système hérité de la fin du XIX siècle – période où apprendre un métier ne pouvait se réaliser qu’avec un patron en entreprise et se réduisait en réalité à l’apprentissage du seul geste technique. Suite à des luttes victorieuses et des rapports de force favorables, la scolarisation de la voie professionnelle – c’est à dire la possibilité pour les enfants d’ouvriers et d’employés d’apprendre un métier dans un établissement public – est devenue réalité. Et l’enjeu ne concerne évidemment pas que le lieu d’apprentissage mais surtout ses contenus et ses finalités : apprendre un métier à l’école relève d’un projet politique d’égalité de démocratisation et d’une véritable ambition émancipatrice et citoyenne. Si l’apprentissage était voué à disparaître dans les années 70, il a bénéficié de nombreux plans de relance de la part des gouvernements successifs qui impliquent que les deux systèmes cohabitent encore aujourd’hui. Et malgré les coups bas portés aux lycées professionnels et les largesses financières, malgré la promotion à tous crins de l’apprentissage, ce sont toujours 650 000 jeunes, soit 1/3 de la jeunesse lycéenne, qui sont scolarisés dans les LP.

La voie professionnelle scolaire accueille tous les élèves sans distinction et développe des pédagogies et des enseignements qui prennent en compte l’évolution des jeunes dans toutes leurs dimensions. Les élèves progressent dans leurs connaissances et compétences mais aussi dans les postures professionnelles et scolaires qu’ils adoptent. Les « soft kills », compétences comportementales ou sociales prônées et exigées dans tous les textes relatifs à la formation professionnelle des élèves et des salariés, ne peuvent s’enseigner de manière isolée – sauf bien sûr si l’on assimile l’enseignement à une forme de dressage stupide. C’est en appréhendant les savoirs et savoirs faire professionnels que les élèves prennent conscience de l’importance de la rigueur, la sécurité, l’hygiène, le temps et la ponctualité par exemple. Dans le système par apprentissage, les droits à l’erreur et la progressivité n’existent pas. Les entreprises exigent des jeunes qui entrent en apprentissage tôt des attitudes extrêmement rigides. Et s’ils ne s’y plient pas, elles rompent immédiatement les contrats. Alors que le décrochage scolaire est de 12% dans la voie professionnelle scolaire (chiffre qui reste très élevé car aucune politique d’ampleur n’a été menée sur ce sujet) les taux de rupture de contrat d’apprentissage sont de 38% chez les mineurs – pouvant atteindre 50% dans certains secteurs comme celui de la restauration. La voix scolaire est donc plus sécurisante pour mener à bien leurs parcours. L’apprentissage est un système qui relève du droit du travail, les jeunes s’y orientent donc sur la base d’un entretien de recrutement et, sous statut de salarié-es, ils sont soumis aux aléas du code du travail et aux éléments qui caractérisent le monde du travail. Ainsi sont très majoritairement recrutés les garçons, plutôt blancs et de conditions sociales plus favorisées que les élèves de la voie professionnelle scolaire. Un atout incontesté de la voie scolaire est l’élévation du niveau de qualification par une plus grande possibilité de poursuite d’études. Et, dans le contexte de crise économique que nous traversons, chacun sait que le diplôme reste un rempart majeur contre les risques du chômage. Quand les ministères du travail comme de l’EN plébiscitent une prétendue meilleure réussite au diplôme et une meilleure insertion professionnelle pour promouvoir l’apprentissage, ils occultent évidemment tous ces éléments et surtout tous ces jeunes laissés au bord du chemin pour avoir été exclus, souvent de manière brutale, des entreprises et des formations.

Un mot de conclusion ?

En France, les politiques publiques comme les lois, les dispositifs et les réformes concernant le travail ou l’école sont pensés comme si la population, dans sa globalité, était une population de cadres ou de cadres en devenir : preuve en est, l’urgence politique à mettre en œuvre des formations supérieures sur l’intelligence artificielle ou encore des accords, privés comme publics, sur le télétravail. Faisant cela et en l’absence de perspectives d’ouvrir de nouvelles filières professionnelles répondant aux enjeux numériques ou écologiques, ils occultent une grande part de la population lycéenne. Comme ils occultent d’ailleurs la majorité des salarié-es qui n’a et n’aura pas accès au télétravail : employés et ouvriers représentent toujours 44% de la population active et leurs activités sont rarement télé-travaillables. Ces métiers, pourtant à forte utilité sociale, restent des métiers fortement dévalorisés : bas salaires, pénibilité physique et précarité des statuts.

Même s’il est envisageable de renforcer la voie professionnelle en y investissant enfin des moyens, prétendre la revaloriser isolément d’une véritable revalorisation des métiers auxquelles elle conduit restera insuffisant. Il faut s’attaquer aussi aux métiers fortement dépréciés avec un plan ambitieux qui passe certes par une revalorisation des salaires, des perspectives de carrières et des conditions de travail mais aussi par repenser sérieusement la hiérarchie actuelle des métiers à l’aune de la qualification des emplois, de la pénibilité des métiers et de leur utilité sociale. Cela nécessite aussi de renforcer les formations initiales qui conduisent à ces métiers par une amélioration de la qualité des formations qui sont dispensées dans les LP et par une nouvelle politique scolaire en matière d’orientations, de possibilité de passerelles et de parcours des jeunes. Il est indispensable d’élargir les cartes de formations afin de les rendre accessibles à tous les jeunes quel que soit leur ancrage géographique et qu’elles répondent aux enjeux environnementaux. Dans le contexte de crises sanitaire et économique actuelles, renforcer les lycées professionnels représente une véritable urgence sociale.

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