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La guerre 
contre la vérité

La question de la vérité se pose de façon à la fois radicale et tragique avec l’avènement du néofascisme dont Trump est aujourd’hui l’incarnation. Mais cette question dépasse de très loin le seul cas états-unien, il concerne tous les États soumis à des pratiques que l’on dit par euphémisme « illibérales » ou « autoritaires ». Nous sommes entrés dans une nouvelle période, celle de la guerre contre la vérité.

Des libertés exposées et fragiles

L’un des aspects de la vague réactionnaire et néofasciste qui balaie le monde est le recul des libertés académiques. Même dans les quelques pays qui se réclamaient encore il y a peu des principes des démocraties dites libérales, on observe la mise en question du consensus, issu des Lumières, selon lequel les progrès de la connaissance supposaient une relative indépendance des institutions de savoirs, que ce soient les universités vouées à la recherche et à l’enseignement spécialisé ou les institutions d’éducation en général. On voit souvent en Kant ou en Condorcet les deux figures de référence de cet accord libéral. Les démocraties occidentales pouvaient bien sûr poser toutes sortes de limites aux progrès de la connaissance, notamment matérielles, institutionnelles mais aussi idéologiques – il suffit de considérer comment certains domaines de l’histoire ont été sous-explorés ou combien certaines branches des sciences sociales ont été marginalisées -, il n’en demeure pas moins que les « libertés académiques » ont fonctionné comme idéal régulateur, jamais pleinement atteint mais toujours un enjeu des luttes et des résistances.

Il ne serait guère admissible aujourd’hui, au vu du bilan de la « civilisation occidentale », de cultiver encore le mythe d’une Raison triomphante, laquelle à travers ses institutions « libératrices », aurait apporté les lumières aux populations du monde entier afin qu’elles puissent concilier liberté et prospérité. Les fondateurs de l’École de Francfort, John Dewey ou Michel Foucault, ont depuis longtemps interrogé cette conception beaucoup trop simpliste des rapports entre « savoir et pouvoir ». D’un autre côté, la culture rationnelle n’a pas empêché les mensonges, le fanatisme, l’obscurantisme de rester vivaces, et même de prospérer et parfois d’emporter les digues institutionnelles et morales, comme ce fut le cas avec le fascisme et le nazisme. Comme on sait, les gouvernements despotiques, les forces cléricales, les puissances économiques et les États totalitaires n’ont cessé de combattre la liberté des lieux de recherche et d’enseignement au profit de la soumission de ces institutions aux dogmes des pouvoirs.

L’époque renoue avec ces périodes les plus sombres. Le consensus libéral sur les vertus de la liberté de recherche a été attaqué depuis maintenant plusieurs années comme il ne l’avait pas été dans ces pays depuis 1945. Prenons le cas de la France. Les campagnes médiatiques et politiques s’y sont succédé contre les universitaires et chercheurs, surtout dans le domaine des sciences sociales. On connaît les termes infamants qui ont été utilisés par les ministres et différentes forces politiques, du centre à l’extrême droite, unis dans la dénonciation : islamo-gauchisme, wokisme, antisémitisme, etc. L’opération d’ampleur, relayée par quelques rares universitaires dévoyés, n’était pas gratuite, elle visait à mettre la science aux ordres du pouvoir en dénigrant des pans entiers du travail des chercheurs.
Pourtant, même si l’on a vu quelques responsables sanctionner financièrement des établissements scientifiques, à la manière de Laurent Wauquiez pénalisant l’université Lyon 2, ou de Valérie Pécresse exigeant des universités franciliennes la signature d’une « charte républicaine », les attaques n’ont pas atteint la violence de Trump dont l’intention très explicite est de mettre au pas la science en se servant des leviers financiers à sa disposition, des tribunaux, et de ses executive orders qui relèvent du pur arbitraire autocratique.

La politique de post-vérité

Trump dès son premier mandat a contribué à instaurer ce que des commentateurs ont appelé « l’ère de la post-vérité », ou « ère de la post-faits ». Plus précisément, il a développé à une échelle inédite ce qu’on a appelé aux États-Unis « la politique de post-vérité » (post-truth politics1).

Cette politique consiste à saturer la communication gouvernementale, les espaces médiatiques et les réseaux de fake news, qui à force de partage viral et de répétition, finissent par avoir une certaine efficacité dans l’opinion. La plus fameuse des ces désinformations de la part de Trump a bel et bien été l’énorme mensonge selon lequel les élections de 2020 lui avaient été volées. L’un de ses autres mensonges les plus alarmants aujourd’hui est bien la négation de la crise climatique traitée comme un « canular ».

Certes, la pratique politique des fake news n’a pas commencé avec Trump. Les théories du complot se sont multipliées après le 11 septembre 2001, et le gouvernement américain pour justifier l’invasion de l’Irak n’a pas hésité à mentir au su et au vu du monde entier. Comment expliquer l’expansion considérable du phénomène au point qu’il soit devenu avec Trump un mode de gouverner habituel ? On ne peut séparer ce phénomène de ce qu’on appelle « la crise de la démocratie libérale ». Qu’on puisse gouverner avec des mensonges et des boniments (bullshits) comme le fait Trump est l’un des symptômes de la perte de légitimité des institutions politiques, des grands médias, et avec eux de la parole publique des politiciens et des experts. On a pu dire que tout cela n’est guère nouveau, que Platon déjà critiquait les sophistes et que Machiavel avait montré que le Prince devait recourir à la dissimulation, ou encore que les totalitarismes du XXe siècle avaient systématiquement remplacé les faits par les idéologies. En réalité, ce qui est nouveau et caractérise la politique de post-vérité c’est la puissance acquise par ces boniments de foire grâce aux réseaux et aux médias contrôlés par les oligarques alliés de Trump, qui relayant la violence de la parole du Maître, attisent toujours plus les passions de l’inégalité et de l’oppression.

La guerre contre la connaissance

Dans cette phase de politique de post-vérité, des institutions constituaient encore de solides pôles de résistance. On a évoqué la presse, on peut aussi évoquer la justice et surtout la science et l’éducation. Ce sont ces institutions dont la relative autonomie garantissait jusqu’à présent la fonction de contre-feux qui sont aujourd’hui attaquées. Il ne s’agit plus de discréditer la vérité en racontant tout et son contraire, il s’agit de prendre le contrôle des lieux et des contre-pouvoirs qui continuent de faire de la vérité un critère régulateur de la production de la connaissance. Le concept de « politique de post-vérité » est aujourd’hui insuffisant. Nous sommes entrés dans une nouvelle période, proprement néofasciste, dans laquelle les institutions de recherche et d’enseignement, la presse, les arts, les musées, tous les moyens d’expression doivent se soumettre à l’arbitraire politique sous peine d’être « purgés ». En d’autres termes, l’heure est à la guerre contre la vérité qui se décline par une série de « stratégies de production de l’ignorance2 ».

Cette guerre frontale contre la science fait partie d’un tout. On pourrait reprendre ici la liste déjà trop longue des mesures de répression contre les journalistes, les avocats, les universitaires et les fonctionnaires des agences fédérales. Mais l’un des actes de guerre le plus significatif, outre le licenciement de milliers de chercheurs, est peut-être le bannissement de certains mots qui ne doivent plus apparaître dans le moindre sujet de recherche, dans le descriptif, dans le titre, dans le résumé des projets des chercheurs et les programmes des laboratoires. Lorsqu’on considère l’extension sémantique de la liste des mots interdits, c’est toute la science sociale et politique, toutes les études portant sur les inégalités, l’environnement, le racisme, le genre et même la culture, qui sont condamnées à dépérir faute de financement de la National Science Foundation. Quant aux universités, on a vu comment l’administration Trump entendait « superviser » les enseignements et la recherche. Et ce ne sont pas seulement les nouvelles connaissances qui sont bridées, ce sont aussi les données et informations disponibles qui sont effacées. Il s’agit ni plus ni moins que de l’une des plus grandes destructions de données numériques qui aient jamais eu lieu à l’initiative d’un gouvernement.

IA et révélation

Entre les deux périodes, celle de la politique de post-vérité et celle de la guerre contre la vérité, il y a bien une succession logique. On discrédite d’abord, on annule ensuite. Dans un cas, on sature l’espace de boniments, dans l’autre on écrase les connaissances. On comprend bien que cette stratégie délibérée de l’ignorance répond à des intérêts économiques et politiques. Les grandes entreprises capitalistes les plus polluantes telles les compagnies pétrolières ou les industries du plastique et les gouvernements qui les servent font tout pour détruire les connaissances qui pourraient nuire à leur pouvoir3. Mais un gouvernement peut-il fonctionner à l’ignorance et à la brutalité aveugle ? Si toute référence à la vérité est bannie qu’est-ce qui peut suppléer à l’absence de critère de jugement ? On peut faire l’hypothèse que c’est désormais un mélange d’outils liés à l’IA et de foi religieuse qui en feront office. La connaissance utile et efficace, politiquement filtrée, sera affaire de machines contrôlées par les grandes compagnies détentrices des algorithmes. Il suffira d’infecter suffisamment la collecte et le traitement de données pour que se déversent les fausses vérités. Par ailleurs, la foi pourra remplacer les faits et la raison. Un populisme religieux veut que la révélation vaut mieux que la science « pervertie des élites intellectuelles ». Cette guerre multiforme contre la connaissance et la vérité fait partie d’une guerre totale contre toutes les forces progressistes. Craignant les réactions populaires face aux conséquences des politiques néolibérales, les dirigeants préfèrent de loin jouer sur les émotions, la croyance fanatique et l’ignorance plutôt que sur l’argument rationnel4. En d’autres termes la guerre contre la vérité menée par le néofascisme participe d’une guerre sociale totale contre tous les mouvements porteurs d’égalité.

Christian Laval
Professeur émérite de sociologie à l’université de Paris-Nanterre

  1. Le Washington Post a calculé que Trump avait émis 30 000 fake news durant le seul premier mandat. ↩︎
  2. « Quoi de neuf en agnotologie ? Le nouvel âge de l’ignorance », VRS, n°441, Avril, mai juin 2025, p.20-22. URL : https://www.snesup.fr/sites/default/files/2025-07/vrs441_bd.pdf ↩︎
  3. Cf. Robert Proctor, historien des sciences : « Nous vivons un âge d’or de l’ignorance », Le Monde, 9 mars 2025. URL : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/03/09/robert-proctor-historien-des-sciences-nous-vivons-un-age-d-or-de-l-ignorance_6577603_1650684.html ↩︎
  4. Cf. « Dans les discours politiques les émotions ont remplacé les faits », Reporterre, 19 septembre 2025. URL : https://reporterre.net/Pourquoi-y-a-t-il-toujours-plus-de-violence-et-de-mensonges-en-politique ↩︎