Corps, éducation et société,  Jean Vigarello,  Numéro 15

Entretien avec Georges Vigarello

Georges Vigarello est professeur d’histoire, directeur d’études à l’EHESS. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier, La Robe. Une histoire culturelle – Du Moyen Âge à aujourd’hui, est paru au Seuil en 2017.

La Robe. Une histoire culturelle du moyen âge. Couverture
Carnets Rouges : Depuis quelques années l’instrumentalisation des neurosciences dans tous les domaines tend à réduire l’homme à un corps biologique, dans l’évacuation du social et du culturel. Y voyez-vous des risques ? Comment y faire face ?

Georges Vigarello : Effectivement il y a une très forte montée d’une explication qui biologise en quelque sorte les comportements et qui tend à réduire ce que l’on a appelé traditionnellement la dimension psychologique, la dimension intime, etc. Il y a de ce point de vue une sorte de mouvement qui réduit les explications des comportements à des données, appelons les en mettant des guillemets, mécanisées. Dans les sociétés où nous sommes, il semble pertinent de critiquer l’individualisation, bien entendu, car elle présente tout un ensemble de défauts, elle isole les gens, elle a tendance à donner le sentiment que tout peut se résoudre individuellement alors même que l’on tend à oublier le collectif. En ce sens l’individualisation est dangereuse. D’un autre côté et plus qu’auparavant l’individualisation prend en compte la dimension psychologique des individus, et leur permet de prendre conscience de l’épaisseur de leur personnalité, de leur intimité, de tout ce qui participe à grandir la dimension affective. On est de plus en plus attentif aux affects, aux traces laissées par le passé, aux difficultés conflictuelles intimes. Il y a donc une double dynamique qui peut paraître paradoxale. D’un côté une terrible réduction des explications qui mécanisent les comportements et d’un autre côté une extraordinaire inflation de la dimension psychologique et de la profondeur individuelle.

Dans les universités ce qui a été insensiblement effacé c’est une psychologie de la conduite, de l’intériorité, etc. Il ne reste plus qu’un seul lieu à Paris où l’on fait de la psycho clinique c’est Paris 7. Et parallèlement il y a une extraordinaire inflation dans les magazines, dans les médias, dans les explications quotidiennes, de données qui sont psychologiques. Pour exemple, l’importance donnée aux traumas : lorsque des individus sont face à un accident il y a aussitôt des interventions de psychologues qui viennent essayer de débriefer. Cela on ne peut l’oublier.

CR : L’idéal du bonheur tel qu’il est largement prescrit, se conjugue avec une multiplication de techniques de bien être concernant le corps dans des perspectives de développement personnel. Qu’est-ce que cela dit de la place du corps dans la société contemporaine, voire de la conception de l’individu ?

Georges Vigarello : C’est une question passionnante et complexe. Je ne sais pas si je peux arriver à donner tous les fils impliqués dans ce type de question. Il faut partir d’un fait qui me paraît fondamental, c’est une considérable montée de l’individualisation et de l’individualisme avec tous les défauts que cela peut comporter. Mais avec aussi le fait que les sujets s’interrogent davantage sur ce qu’ils sont, d’où ils viennent, ce que sont leurs désirs, leurs plaisirs. Et j’ajoute à cela que plus qu’auparavant ils partent de leur situation absolument immédiate, géographique, installée dans leur propre corps, installée dans leur propre enveloppe et du coup le corps entraîne un nouvel espace de questions. Comment je me comporte ? Qu’est-ce que je suis ? D’où cela vient-il ? Et cela ne vient plus du divin et de je ne sais quelle intervention surnaturelle, cela ne vient plus forcément de mes implications collectives, sociales, économiques, etc. mais cela vient de moi. Et le moi a comme source quelque chose qui est ma propre incarnation physique. D’où beaucoup plus d’interrogations sur comment se détendre, prendre soin de soi, repérer les espaces cachés que semblent dissimuler ses crispations, comment accéder à certaines formes de sagesse… Les magazines qui se multiplient actuellement sur le marché l’illustrent. L’un d’entre eux, « Respire », vous propose d’essayer de vous centrer davantage sur ce que vous êtes, dans le sens le plus incarné du terme, pour le prendre en compte. Un autre a pour titre : « Sens, santé ». Sens, dans l’acception la plus physique du terme, veut dire étudiez vos sens. Je ne dis pas que je suis d’accord avec ça, ce n’est pas le problème mais c’est un constat.

D’où ces extraordinaires développements de pratiques où le physique est très présent (thalasso, yoga…). Je l’avais travaillé dans un livre, intitulé Sentiment de soi, sur l’histoire de la perception du corps. Cette perception du corps s’impose beaucoup plus aujourd’hui qu’elle ne s’imposait auparavant parce qu’elle semble beaucoup plus liée à notre histoire, notre personne, notre psychologie, etc.

Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps. (Couverture)
CR : Vous apportez là une vision contrastée selon laquelle le développement personnel ne serait pas un empêchement à penser le collectif. C’est-à-dire que pour faire du collectif il faut de l’individu.

Georges Vigarello : C’est ça, il faut de l’individu mais le problème c’est que malheureusement dans bien des cas aujourd’hui, l’individu semble oublier le collectif. Dans bien des cas, le collectif, est associé à du négatif : perte, isolement etc. C’est évident et on ne peut le nier. Mais il y a aussi un approfondissement de la question du sujet qu’il ne faut pas oublier.

CR : Les évolutions technologiques successives et en particulier tout ce qui concerne le corps augmenté modifient-elles les représentations du corps et la manière de penser son rapport au monde ?

Georges Vigarello : Là encore c’est une question passionnante et complexe. Je ne suis pas très partisan d’une thématique selon laquelle la technicisation de notre monde, la possibilité de trouver des supplétifs à notre anatomie… tout cela crée un adieu au corps. Je ne le pense pas.

Je pense au contraire, comme je le disais précédemment, que les individus sont de plus en plus incarnés, se posent de plus en plus de questions sur la façon dont ils s’éprouvent. L’écoute de soi, l’éprouvé, sont infiniment plus présents qu’auparavant. Est-ce que la tentation technique est absolument inévitable ? D’un certain côté elle est nécessaire. La tentation technique c’est trouver des supplétifs à ses propres insuffisances, trouver le moyen d’augmenter ses possibilités et là les recherches sont infinies. Elles peuvent passer par des processus mécaniques, les exosquelettes par exemple et elles peuvent passer par quelque chose de plus inquiétant, la recherche chimique. Avec ses aspects négatifs et ses aspects positifs. En négatif le dopage. Un livre, paru il y a quelques années, listait les 300 médicaments qui permettent d’augmenter son efficacité et parmi ces 300 on trouvait des anabolisants. Tout cela est très ambigu et très compliqué. Des recherches chimiques augmentent vos potentialités, sans vous conduire à risquer votre intégrité, la péjorer. Je pense que des avancées chimiques méritent d’être observées, d’être analysées. En revanche ce que je trouve épouvantable, évidemment, c’est la question du dopage. Parce qu’on ne peut pas comprendre le dopage si l’on ne prend pas en compte le fait qu’il est dangereux. Sinon on ne peut parler de dopage. Le fait de prendre de la vitamine C à doses correctes ne représente pas de danger, mais le fait de prendre de la testostérone présente de vrais dangers qui sont multiples : cardiaques, cancéreux, etc.

Le danger du psychologisme lié aux possibilités techniques, c’est le renforcement d’un sentiment de toute puissance. Le risque évidemment est là. Toute puissance liée non seulement à cette montée de l’égo, mais liée aussi à l’offre technique. Ce dont nous parlons aujourd’hui était impensable au courant du 19ème siècle. Ce n’est qu’à sa fin que l’on a commencé à penser, et cela a été tragique, à la possibilité de greffer sur des hommes des tissus prélevés sur des animaux. Ainsi Serge Voronoff[1]SergeVoronoff, chirurgien français, 1866-1951 s’est rendu célèbre dans les années 1920-1930 en greffant des tissus de testicules de singe sur les appareils génitaux masculins, persuadé comme d’autres, qu’avec ces greffes, les forces des hommes et leur virilité seraient renforcées. Avec des portraits d’hommes visiblement rajeunis et resplendissants pour en administrer la preuve (avant/après) !

Corps augmenté et psychologisation créent un double phénomène qui renforce un sentiment de puissance individuelle. Avec le risque de ne pas écouter l’autre, et de se retrouver dans une forme de mégalomanie.

CR : Quels rôles l’éducation et plus précisément l’enseignement ont-ils à jouer dans le rapport au corps, à ses usages sociaux que l’on sait marqués par l’appartenance sociale et genrée ?

Georges Vigarello : C’est absolument fondamental car c’est un des rares lieux où l’on peut agir sur les représentations, l’imaginaire, la façon dont sont vécues les situations physiques et corporelles Il y a une responsabilité, de plusieurs domaines, comme l’EPS, les sciences naturelles et l’éducation sexuelle. Je pense en particulier avec tout ce que l’on vient de vivre, mee too, les difficultés de relations entre « puissance masculine », « fragilité féminine », que l’éducation sexuelle est fondamentale et en particulier a pour charge d’aller contre cette tradition selon laquelle les hommes sont dominants. Il y a un travail à faire en direction des jeunes mecs porteurs d’une tradition dangereuse. Qu’est-ce que c’est qu’avoir des comportements de retenue, de respect, etc.

Références

Références
1 SergeVoronoff, chirurgien français, 1866-1951

Sur le même sujet