Danielle Lévy,  Lucien Sève,  Numéro 21,  Patricia Oliveira Da Rocha

L’enfant, un sujet aujourd’hui effacé ?

En 1964, Lucien Sève publie un long article où il analyse la théorie des dons comme une idéologie « matérialiste qui surestime l’hérédité biologique ».
Il réitère sa critique en 2009 : « L’espèce humaine  » (à l’opposé des espèces animales dont les comportements sont « génétiquement réglés  ») accumule « ses acquis matériels et mentaux dans un monde humain extérieur aux individus  », un « univers en développement illimité » … « par l’appropriation inépuisablement singulière duquel chaque petit d’homo sapiens sapiens a à devenir psychiquement homme, à s’hominiser ».

Mais comment devient-on « psychiquement homme  » ?

Les données de l’héritage biologique ne suffisent pas, effectivement, à appréhender ce processus au cours duquel l’enfant s’approprie les éléments culturels et de socialisation de sa communauté, aidé en cela par son environnement relationnel familier dans les premiers temps de vie, puis par son environnement social élargi. L’apport particulier de la psychanalyse dans ce champ est d’avoir exploré le nouage entre l’être biologique, l’être social et l’être psychique, et analysé les conditions de l’avènement d’un sujet psychique.

En 1895, dans « l’Esquisse d’une psychologie scientifique  », Freud rappelle que le nouveau-né se trouve, en arrivant au monde, dans une situation d’impuissance et de dépendance totale aux autres pour sa survie et son développement. Il propose le concept de « Nebenmensch  » (l’être-humain-proche) pour désigner celui (ou ceux) qui accueillent l’enfant et l’accompagnent dans ce processus d’humanisation.

Ce « parent secourable  » considère le nourrisson fragile comme un humain en devenir, un semblable, fort d’immenses potentialités et déjà capable de ressentir des émotions. En donnant sens aux cris et aux pleurs de l’enfant (tu as faim ! tu as mal ? tu as peur ? tu n‘as pas sommeil ?) il l’ouvre à la communication et aux signifiants de sa langue maternelle que le bébé absorbe avec son lait. Il lui permet ainsi de sortir du vécu chaotique des sensations liées aux besoins physiologiques pour entrer dans le monde de l’attente, de l’échange, de la demande, du désir.

Il faut cette interaction relationnelle pour que l’enfant humain, né prématuré neurologiquement et psychiquement, sorte de sa chrysalide et prenne son envol.

On sait, par exemple, qu’en l’absence de stimulations psycho-socio-langagières, les neurones de l’aire du langage ne se développent pas : nos cerveaux, à priori tous identiques à la naissance, évoluent donc de manières diverses et imprévisibles, selon les mots qui nous bercent, ou nous blessent. Ainsi se crée notre subjectivité : un monde interne, imaginaire et symbolique, conscient et inconscient, qui fait de chacun de nous une personne unique.

L’immense potentialité créatrice des humains est là : on ne jongle pas avec les objets réels mais on jongle avec les mots, à l’infini. Et ce qui se dit, s’écrit, se chante… se transmet de générations en générations.

Les contemporains de Freud développeront ces réflexions. René Spitz, psychiatre et psychanalyste américain d’origine hongroise, mène un travail d’observation en pouponnière et repère les effets délétères sur le bébé des carences affectives liées à la privation de soins maternels. L’enfant souffre « d’hospitalisme  » et de « dépression anaclitique  », son état se dégrade, il ne se développera pas normalement. Plus tard, Donald W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste de la deuxième génération, aura une expression célèbre : « un bébé en lui-même, ça n’existe pas  », par quoi il faut entendre qu’un bébé n’existe jamais seul.

La psychanalyse, l’anthropologie, la philosophie, la sociologie… s’accordent sur la nécessité de ce parcours en devenir du petit d’homme vers le sujet social (et donc sur le rôle crucial de l’éducation).

On assiste pourtant, depuis une vingtaine d’années à la prise de pouvoir progressive de « spécialistes  » dont les théories sont à l’opposé de ces conceptions. Se réclamant des neurosciences et de « l’Evidence Based Medecine », ces nouveaux psychiatres utilisent les progrès techniques de l’imagerie cérébrale pour observer « in vivo  » le fonctionnement de nos cerveaux et en tirer des conclusions sur notre être.

Prenons pour exemple le courant dit « matérialiste  » qui est neurobiologique : pour ces tenants du programme « fort  » des neurosciences, le cerveau est le fondement de « l’esprit  », l’organe-clé pour comprendre les phénomènes cognitifs, les comportements sociaux, les maladies mentales qu’on traitera en agissant sur notre « machinerie cérébrale  ». Ils proposent les concepts de « sujet cérébral  » ou de « neurobiologie de la personnalité  » (A. Erhenberg[1]« Le sujet cérébral », revue ESPRIT n°11 novembre 2004), effaçant ainsi les limites ente psychiatrie et neurologie.

Ce « sujet cérébral  » n’a rien à voir avec le sujet social ou psychique étudié par les sciences humaines. Le mot psychisme, d’ailleurs, a disparu du vocabulaire des neuropsychiatres et bien sûr le concept d’inconscient. Selon eux, le sujet ne se nourrit pas du monde humain vivant qui l’a fait naître, il est produit, de manière automatique, et hors de toute influence extérieure, par des neurones génétiquement programmés, fonctionnant de manière autonome. De même, ils considèrent nos phobies, obsessions, dépressions, délires comme des dérèglements de ces neurones. Pour eux, la maladie mentale est une maladie d’organe, « une maladie comme les autres  ». Une chercheuse française en neurobiologie, Catherine Dulac a été récompensée en 2020 par le prix américain Breakthrough Prize pour ses travaux : en menant des études sur les souris mâles et femelles, elle a « prouvé  » que les neurones liés à l’instinct parental se situent dans l’hypothalamus et « fait l’hypothèse  » que cette découverte pourrait s’appliquer aux parents humains.

« Instinct parental  » ? Une extrapolation de l’animal à l’humain inappropriée et réductrice de la parentalité : devenir parent est une expérience unique. Une expérience, qu’il vaut mieux traverser à 2 : tant de mères célibataires viennent dans nos consultations nous dire leurs détresses. Quand un bébé vous arrive, il vaut mieux aussi avoir une chambre à lui offrir, disposer de salaires décents, être reconnu dans sa vie professionnelle. Devenir parent, c’est enfin pouvoir s’appuyer en soi-même sur ce qui vous a été transmis par des parents plus ou moins bienveillants auxquels on s’identifie. « Élever  » un enfant vers l’âge adulte, c’est l’aider à accepter ce que Françoise Dolto appelle les «castrations symboligènes  », ces moments de bascule où l’on abandonne un plaisir et un état révolus pour accéder à un autre : utiliser sa bouche pour parler et non plus pour téter, renoncer à la jouissance passive offerte par les soins du corps pour accéder à l’autonomie, accepter la séparation d’avec ses proches pour s’ouvrir à l’inconnu et entrer ainsi dans la vie sociale, avec tout ce qu’elle peut apporter de richesses nouvelles.

Devenir parents, ça ne va pas de soi, c’est une histoire d’amour compliquée avec son enfant et on ne voit pas très bien comment quelques manipulations, sous IRM, de notre hypothalamus, pourrait nous y aider !

Le travail soignant mené par les psychanalystes d’enfants depuis des décennies, par contre, a fait la preuve de son efficacité.

« Ce que nous faisons en thérapie, écrit Winnicott, c’est tenter d’imiter le processus naturel qui caractérise le comportement de toute mère avec son propre bébé »[2]Psychose et soins maternels, 1952. Il souligne ainsi, qu’en matière de soin psychique, la présence d’un humain proche et bienveillant est nécessaire : le thérapeute « secourable  », comme le « Nebenmensch  », s’emploiera à relancer l’élan vital.

Il faut de l’altérité pour entrer dans l’humanité, il en faut aussi quand ça va mal, quand un deuil, une séparation, un abandon, une agression, une humiliation, un échec viennent réactualiser la situation de détresse originelle.

Mais aujourd’hui l’heure n’est plus à la rencontre vivante ni à l’écoute individualisée de l’enfant ou de l’adolescent : avec le soutien des autorités de santé, les neuro-cognitivistes nous imposent leur loi et jettent l’anathème sur les psychanalystes (« archaïques  », « incompétents  »).

On lance des études statistiques sur des cohortes de patients pour trouver les « biomarqueurs  » de la « maladie  », on pratique tests et IRM pour poser scientifiquement un diagnostic, on trie et on oriente vers des plateformes spécialisées : loin du questionnement et des surprises qui sont les nôtres, face à nos petits patients aux mille visages, une vision standardisée de l’humain est à l’œuvre.

Pour soigner l’autisme, la directrice de la Fondation FondaMental, Marion Leboyer (une psychiatre régulièrement invitée par les medias) fonde beaucoup d’espoir sur l’immunopsychiatrie : les recherches sur l’inflammation, à l’origine de la maladie, permettront, dit-elle, la mise au point de traitements efficaces…

Une nouvelle entité nommée « troubles neuro développementaux  » (TND) est apparue. On y classe des pathologies allant de l’autisme aux dyslexies et dans un texte sur «la bosse des maths  », le neuro-cognitiviste S. Dehaene nous affirme que « les limites de la plasticité cérébrale sont flagrantes chez les enfants qui souffrent d’une dyscalculie du développement »[3]La bosse des maths, Odile Jacob 2010. « Il y a gros à parier  », ajoute-t-il, « qu’ils ont subi une désorganisation précoce des régions cérébrales qui auraient dû se spécialiser dans les nombres »[4]Idem.

Le TDAH (troubles de l’attention avec hyperactivité) est aussi un syndrome créé de toute pièce par le regroupement artificiel des symptômes les plus fréquemment rencontrés en pédopsychiatrie.

Les enseignants et les parents sont poussés à considérer l’élève qui présente des difficultés d’apprentissage ou de comportement comme un malade en puissance et à l’orienter (non plus vers les CMP ou CMPP pluridisciplinaires) mais vers un centre spécialisé où l’on « confirmera le diagnostic  ». Le traitement de cette « maladie  » est la Ritaline, un médicament qui a de graves effets secondaires et qui pourrait créer chez l’enfant des états de dépendance.

Tous ces « troubles  » sont repérés à l’école ; c’est dire qu’on médicalise, en priorité et en plus grand nombre, les enfants de milieux défavorisés (plus sujets aux difficultés scolaires).

Ils seront orientés vers la MDPH (Maison départementale pour les personnes handicapées) qui leur accordera le statut d’handicapé et une indemnité compensatoire pour ce handicap.

Ainsi s’ouvre une nouvelle partition imposée aux parents et à l’enfant : figé dans une identité (supposée indépassable) de malade ou d’handicapé, l’enfant, dont le cerveau n’est pas conforme, sera traité par l’addition de rééducations fonctionnelles et n’aura pas d’espace psychothérapeutique où déployer sa propre parole.

Il sera comme « effacé  » dans sa subjectivité (« L’enfance effacée ? Résister, inventer  » tel était le titre du meeting poétique et politique organisé le 16 Octobre 2016 par le Collectif des 39).

Avec les affirmations péremptoires des neuroscientifiques, leurs « paris  », « suppositions  », « hypothèses  », nous avons à faire à des croyances comme dans le cas de l’idéologie des dons.

Des systèmes de croyance de ce type, nous en avons, hélas, connu d’autres dans le passé. Dans le manuel américain des troubles mentaux (DSM) l’homosexualité a été considérée comme une maladie jusqu’en 1973, et « traitée  » par la castration chimique ou chirurgicale, la lobotomie frontale, la « thérapie par aversion  », les électrochocs. A l’opposé de cette vision idéologique, Freud écrivait en 1905 : « je n’ai pas encore réussi à faire une psychanalyse d’homme ou de femme sans devoir tenir compte d’une telle tendance homosexuelle »[5]Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905.

Comme les malades mentaux, les femmes, les Noirs Américains, les « colonisés  » ont été scrutés au travers de cette lunette déformante qui naturalise les différences. Les théorisations pseudo-scientifiques produites alors cachent souvent la véritable cause des inégalités et des dominations, stigmatisent les plus fragiles et les excluent.

De plus, comme le dit Lucien Sève à propos des dons, ces théories viennent là pour combler un vide lié à la part d’inexpliqué dans tout fait humain. Mais des images anatomiques, des chiffres, des dosages d’hormone dans le sang ne nous diront jamais toute la complexité d’un être.

Pour approcher ces mystères, il faut le dialogue patient des chercheurs de nombreuses disciplines, et aussi celui des poètes, conteurs, romanciers, cinéastes… ces artistes qui nous regardent vivre.

Ne cédons pas au mirage des simplifications objectivantes au risque d’y perdre notre humanité !

Danielle Lévy
pédopsychiatre, psychanalyste.

Patricia Oliveira Da Rocha
Psychologue clinicienne, psychothérapeute.

Références

1 « Le sujet cérébral », revue ESPRIT n°11 novembre 2004
2 Psychose et soins maternels, 1952
3 La bosse des maths, Odile Jacob 2010
4 Idem
5 Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905