Numéro 30,  Orienter ou désorienter ?,  Paul Lehner

Des conseillers d’orientation aux psychologues de l’Éducation nationale. Quelles évolutions du métier dans la définition de l’orientation et du rôle de l’école ?

Les changements de noms – qu’ils concernent un parti politique, une association ou un métier – ne sont pas neutres. Ils sont le résultat de luttes de pouvoirs et de savoirs. Plusieurs dénominations ont précédé le décret de 2017 créant le corps des psychologues de l’Éducation nationale (mention ÉDO[1]La spécialité Éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle (ÉDO) concerne les psychologues de l’Éducation nationale (Psy-EN) qui exercent dans l’enseignement secondaire, tandis que la spécialité Éducation, développement et apprentissage (ÉDA) concerne les Psy-EN qui exercent dans le premier degré, anciennement psychologues scolaires.) : COP (1944), COSP (1959), CO (1972), CO-Psy (1991)[2]COP : Conseiller en orientation professionnelle ; COSP : Conseiller en orientation scolaire et professionnelle ; CO : Conseiller d’orientation ; CO-Psy : Conseiller d’orientation-psychologue. Chacune d’entre elles renvoie à des enjeux spécifiques et complexes dont l’exposé dépasserait largement le cadre de ce texte[3]Je renvoie le lecteur à l’ouvrage issu de ma thèse que j’ai publiée en 2020 : Paul Lehner, Les conseillers d’orientation. Un métier impossible, PUF, 2020.. J’insisterai ici plus particulièrement sur le processus de dépersonnalisation des savoirs et du pouvoir en orientation.

Le problème

Environ soixante-dix ans séparent le statut de conseiller d’orientation professionnelle et celui de Psy-EN. Durant ces années, les porte-paroles du groupe professionnel ont lutté pour faire reconnaître auprès de l’État, des autres professionnels (enseignants et psychologues surtout) et du public (élève et famille), l’approche psychologique de l’orientation justifiant la spécificité de leur mandat au sein de l’École. Au cours de cette histoire des divergences sont apparues parmi leurs porte-paroles notamment sur les savoirs, méthodes et pratiques à construire après la remise en cause de la psychotechnique dans les années 1960. Mais les syndicats et l’association professionnelle des conseillers d’orientation s’entendaient sur le fait que l’orientation ne pouvait ni se réduire à de l’information sur les filières et les débouchés professionnels ni viser essentiellement que l’élève fasse des choix aux paliers d’orientation. L’intervention de Maurice Reuchlin en mai 1968 à la Société Française de Psychologie est révélatrice du mandat convoité : « L’essentiel de la tâche du conseiller-psychologue consiste à suivre le processus par lequel l’enfant prend connaissance de lui-même et du monde, à comprendre comment il se perçoit, quelle image il adopte de son futur afin d’agir sur ce processus et d’avoir une influence véritable sur l’orientation ». C’est ce qui justifie, pour Reuchlin, que les conseillers-psychologues interviennent de façon continue et non ponctuelle auprès des élèves afin de favoriser leur autonomie tant sur le plan intellectuel que socio-affectif et leur accomplissement personnel.

Les statuts de 1972 et de 1991 marquent-ils les étapes d’une reconnaissance progressive d’une psychologie de l’orientation que couronnerait en 2017 le statut de Psy-EN ? Selon une approche téléologique de l’histoire, la réponse pourrait être positive. Mais l’analyse socio-historique des conditions sociales et politiques de l’élaboration de ces statuts révèle que ce n’est pas le cas. En effet, comme j’ai déjà pu le montrer ailleurs, ces statuts surviennent dans des conjonctures sociales et politiques spécifiques qui leur sont favorables mais qui ne suffisent pas à assurer la légitimité de leurs revendications dans le temps. À peine intégrés en 1959 au cycle d’observation, les COSP voient leur unité doublement menacée : premièrement le projet de statut de conseiller psychologue est bloqué par Pompidou ;
deuxièmement le projet Laurent prévoit deux spécialités, l’une adaptation et l’autre information, auquel les évènements de mai-juin 1968 et le statut de 1972 mettent fin. À partir de 1983, l’ACOF (aujourd’hui APSYEN) et le SNES militent pour obtenir le titre de psychologue. Ce n’est qu’en 1991 que le titre leur est reconnu. Cependant leur intervention est circonscrite par l’administration à l’aide à l’élaboration du projet de l’élève.

« L’amélioration de l’efficacité de l’information réside donc dans le travail réalisé, en amont, par les conseillers d’orientation pour aider les jeunes à se poser les bonnes questions : savoir analyser les diverses composantes – psychologique, scolaire, familiale, économique et sociale – de son choix, faire l’inventaire des diverses possibilités et les évaluer, hiérarchiser ensuite ses choix, telles sont les diverses étapes de l’élaboration des projets individuels. (…) Cette activité est celle d’un psychologue. Elle n’est cependant ni une thérapie, ni une rééducation[4]Projet de la Direction des Lycées et des Collèges, décembre 1989, archives privées. ».

S’ils ne sont donc pas le signe d’une légitimation progressive du paradigme psychologique de l’orientation, ces deux statuts s’inscrivent cependant dans une configuration politique marquée par l’avènement de la thématique de la liberté de choix des élèves et de l’organisation d’un système d’orientation voulu plus libéral au sein duquel l’élève est reconnu acteur de son parcours scolaire et professionnel. Parallèlement, est de plus en plus admise une conception éducative de l’orientation 
que l’on retrouve dans les circulaires de 1996 – qui consiste à préparer et à outiller l’élève pour qu’il soit en mesure de construire son projet d’orientation. Si les CO-Psy font partie des acteurs sollicités pour intervenir auprès des élèves, on observe toutefois un renforcement du rôle des enseignants et, a fortiori, des PP en matière d’orientation. Le récent statut de Psy-EN de 2017 n’empêche pas l’extension du mandat des professeurs principaux en 2018 qui se voient confier le suivi et la coordination des actions d’information menées à destination des élèves, et l’accompagnement des élèves dans l’élaboration de leurs projets.
Les résultats des récentes enquêtes sur ce mandat[5]Voir, dans ce numéro, l’article « Les professeurs principaux, nouvelle cheville ouvrière de l’accompagnement à l’orientation » du collectif ORIREG. – en collège et en lycée – corroborent ceux que la DEPP avait publiés à la fin des années 1990, en 2003 et 2007 : les enseignants ne disposent pas d’assez de temps pour accompagner les élèves, ne sont pas assez formés et déplorent le faible nombre de Psy-EN jugés plus indiqués pour mener cette mission. C’est donc une charge supplémentaire qui ne s’appuie pas sur un corps de savoirs constitués en discipline ni sur une expertise spécifique qui concurrencerait l’approche psychologique de l’orientation. Comment expliquer cette situation ? La thèse que l’on défend est que l’on assiste depuis le début des années 2000 à une dépersonnalisation des savoirs et du pouvoir (Lahire, 2005) en matière d’orientation. L’expert ou le sachant en orientation disparaît au profit d’une série de dispositifs[6]Entre autres, en troisième, l’option Découverte professionnelle 3 heures (DP3) et la classe prépa-métier, anciennement Découverte professionnelle 6 heures (DP6). Tout au long du secondaire, le Parcours de découverte des métiers et des formations (PDMF), devenu Parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel (PIIOMEP) puis Parcours avenir. et d’outils que les élèves pourraient investir et mobiliser pour construire leur projet d’orientation.

La rationalisation des choix d’orientation par l’information

Dans d’autres travaux (Lehner et Pin, 2019) nous avons montré que l’accent mis sur la responsabilité et l’autonomie de l’élève résulte de l’action publique éducative menée en la matière depuis le début des années 2000, censée favoriser l’orientation active des élèves c’est-à-dire l’élaboration réfléchie et assumée de leurs choix d’orientation et remédier au problème lancinant de l’insertion professionnelle des jeunes. L’orientation scolaire est en effet identifiée comme un levier capital pour atteindre les objectifs de 50% d’une classe d’âge au niveau licence mais aussi pour lutter contre l’échec scolaire y compris dans l’enseignement supérieur. La politique d’orientation consiste dès lors à redéfinir l’éducation à l’orientation impulsée en 1996 dans le sens d’une découverte du monde professionnel et à mettre l’accent sur la gestion de la transition bac- 3/ bac+3. L’orientation scolaire est donc réduite à une fonction de gestions des risques (Castel, 1981). Il s’agit d’éviter les échecs futurs en amenant les élèves à rationaliser leurs choix c’est-à-dire à les rapporter aux chances objectives de réussite et d’insertion professionnelle. Pour y parvenir, l’État cherche à rationaliser les procédures d’orientation notamment avec le déploiement en 2007 d’APB puis en 2018 de Parcoursup (Bodin et Orange, 2021) et assure depuis 2009 à tous les élèves un droit minimal à l’information et à l’orientation qui se traduit notamment par le biais de la publication sur les plateformes numériques des prérequis, des taux de sélection, taux d’insertion professionnelle à la sortie de la formation, pour chaque filière de l’enseignement supérieur.

L’introuvable programme d’éducation à l’orientation

Mais parallèlement au cadrage de la politique éducative, il y a une dimension encore peu explorée par la recherche et qui participe selon nous à expliquer ce phénomène de dépersonnalisation des savoirs et du pouvoir en matière d’orientation. Il s’agit du processus inachevé de scolarisation de l’orientation scolaire depuis 1996. Les circulaires de cette année, relatives à la mise en œuvre au collège et au lycée de l’éducation à l’orientation, ne précisent ni un programme, ni de contenus spécifiques, ni de progression mais fixent plusieurs objectifs (ou compétences) qui correspondent schématiquement à la connaissance de soi, à la connaissance des filières d’enseignement et à celle du monde professionnel. Or la consultation des archives du bureau de l’orientation au début des années 1990 révèle qu’un groupe de travail réuni en 1994 composé notamment de représentant-e-s du ministère, de l’ONISEP et de l’INETOP avait pour mission d’élaborer un programme d’information sur les formations sur l’éducation aux choix. L’objectif était de « sortir du caractère incitatif des instructions actuelles pour y substituer un caractère obligatoire (…) et d’élaborer un cadre général ». Seulement, l’entreprise se heurte à plusieurs obstacles de nature épistémologique, politique et budgétaire.

D’abord sur le plan scientifique, plusieurs dizaines de méthodes et d’outils existent depuis les années 1970 et aucune ne fait consensus en raison des considérations à la fois politiques, idéologiques et déontologiques qui traversent le champ de l’orientation. La finalité est-elle l’élève et son épanouissement personnel ? La recherche d’un équilibre entre les aspirations de l’élève et les défis de la société ? Le consensus est d’autant plus complexe à trouver que les conseillers d’orientation se réfèrent au code de déontologie des psychologues qui stipule qu’un psychologue ne peut informer pour orienter et doit se garder de restreindre l’autonomie de l’individu. Par conséquent, la validation des méthodes et des outils peut être parfois très longue. En outre, il parait difficile de définir un programme alors que le conseil en orientation dépend avant toute chose de la spécificité des besoins de l’élève.

Ensuite, et consécutivement, sur un plan politique, l’orientation n’est pas considérée comme l’affaire de spécialiste ou d’expert et ne peut être confiée exclusivement aux conseillers d’orientation-psychologue. En effet, l’éducation à l’orientation constitue un enjeu majeur pour le bureau de l’orientation après la loi quinquennale relative au travail, à l’emploi et à la formation de décembre 1993 et son article 52 qui prévoit la mise en œuvre d’un plan d’action régionale en matière d’information et d’orientation sur les professions. Générant une « nouvelle donne », selon l’expression de la cheffe de bureau, l’Éducation nationale doit chercher à y répondre pleinement : officiellement pour se positionner comme partenaire et officieusement pour reprendre la main. Par conséquent, l’éducation à l’orientation n’est pas considérée comme une discipline supplémentaire qui aurait ses spécialistes mais bien comme une affaire commune qui s’appuierait sur l’ensemble des apprentissages. D’après la note adressée aux recteurs en 1995, il revient aux enseignants d’« expliciter, dans leur enseignement, le sens et la place de leur discipline dans l’école et la société ».

Enfin, l’obstacle est aussi budgétaire. L’administration semblait alors ne pas avoir le budget pour recruter en nombre des conseillers d’orientation-psychologue supplémentaires ni pour ajouter des heures fixes au programme des collégiens et des lycéens. L’éducation à l’orientation devait – et doit toujours – se réaliser à moyen constant.

Conclusion

Finalement le mandat des conseillers d’orientation-psychologues est pris dans une série d’enjeux qui participent à l’éloigner progressivement de l’épanouissement et de l’émancipation de l’élève pour le rapprocher de l’information sur les métiers et la production du consentement des élèves à leurs destins scolaires. C’est notamment ce qui explique la mobilisation du SNES et de l’ACOPF, au milieu des années 2000, pour défendre un service unique et public de psychologie de l’éducation nationale qui préfigure la création du statut de Psy-EN en 2017. Si avec lui l’orientation devient consubstantielle d’une psychologie de l’éducation et du développement, reste à savoir aujourd’hui la place et la fonction qui lui est assignée dans les établissements scolaires.

Paul Lehner
Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation
Laboratoire CIREL-RECIFES, Université de Lille
Chercheur associé au laboratoire EMA, CY Paris Université
et au laboratoire LIEPP, Sciences Po, Paris

Bibliographie

Romuald Bodin, Sophie Orange, La gestion des risques scolaires. « Avec Parcoursup, je ne serais peut-être pas là », Sociologie, 2019/2 (Vol. 10). https://www.cairn.info/revue-sociologie-2019-2-page-217.htm

Robert Castel, La gestion des risques, Éditions de Minuit, 1981.

Bernard Lahire, L’esprit sociologique, La Découverte, 2005.

Paul Lehner, Les conseillers d’orientation. Un métier impossible, PUF, 2020.

Paul Lehner, Clément Pin, Les politiques d’orientation depuis les années 2000 : le mythe de la régulation par l’information, Questions d’orientation, 2019. https://hal.science/hal-03174998

Notes[+]