Abécédaire critique de la “novlangue” dans le champ éducatif,  Nico Hirtt,  Numéro 20

Libre choix

Liberté ! Le joli nom que voilà ! Malheureusement, en éducation comme en d’autres domaines, la liberté des uns n’est souvent qu’un prétexte pour justifier ou camoufler l’oppression des autres.

Le premier corollaire du libre choix d’école pour les parents, c’est la liberté de créer des établissements scolaires. Sur un marché, il ne peut en effet pas y avoir de liberté de la demande, s’il n’y a pas liberté de l’offre. Et vice-versa. En d’autres mots, le libre choix d’une école implique l’existence d’un marché scolaire. Ou, à tout le moins, d’un « quasi-marché », où ce n’est pas le « consommateur » qui rétribue directement le « vendeur », mais plutôt l’État. Dans la plupart des pays il existe à la fois un quasi-marché scolaire (comprenant l’enseignement public et l’enseignement privé subventionné) et un véritable marché scolaire, comprenant l’enseignement privé payant, donc « for profit ».

À la suite de Milton Friedman, les défenseurs du libre choix affirment volontiers que celui-ci profiterait particulièrement aux enfants de milieux pauvres, qui pourraient ainsi échapper à l’école « poubelle » de leur quartier : « Le principal bénéfice des chèques scolaires serait de réduire l’écart de qualité entre l’enseignement que reçoivent les enfants des quartiers pauvres et celui dont bénéficient les personnes issues des classes supérieures »[1]« Choice & Freedom », Interview de Milton Friedman dans Education Next, 14 juillet 2006.

Or, les statistiques comparatives montrent exactement le contraire : plus il y a de marché scolaire plus il y a d’inégalités. Si l’on considère par exemple les pays européens, on note une étroite corrélation (r = 0,7) entre un indice mesurant le degré de liberté du marché scolaire et un indice mesurant le niveau d’inégalité sociale des performances scolaires (évaluées par les tests PISA). Ainsi les deux systèmes d’enseignement belges (Flamand et francophone), qui sont des marchés ultra-libéraux sans guère de régulation des inscriptions scolaires, figurent-ils parmi les champions de la ségrégation scolaire et de l’inégalité sociale des acquis[2]L’inégalité scolaire, ultime vestige de la Belgique unitaire ? Aped, mars 2020. Ainsi encore la Suède, qui appartenait jusqu’à il y a une quinzaine d’années à ces pays nordiques célébrés pour l’équité de leur système éducatif, a-t-elle vu les inégalités sociales scolaires exploser depuis qu’elle a encouragé le développement de l’enseignement privé, notamment via les « chèques scolaires »[3]Ibid..

Aujourd’hui, deux facteurs se conjuguent pour promouvoir le discours du « libre choix ».

Premièrement, alors que le marché du travail se polarise, que se multiplient les emplois à faible niveau de qualification dans les services, que le rythme de l’innovation fait préférer la flexibilité à la qualification, le capitalisme revoit à la baisse ses ambitions éducatives pour les enfants du peuple privilégiant par exemple la capacité d’usage du savoir (ou « compétence ») à sa maîtrise conceptuelle. Mais les familles bourgeoises ne veulent pas de cet enseignement au rabais pour leurs propres enfants. Elles réclament donc à cor et à cri la liberté d’inscrire ceux-ci dans des établissements distincts.

Deuxièmement, les technologies numériques ouvrent la porte à la conquête de l’éducation par des marchés regorgeant d’excédents de capitaux. Le « libre choix » est une condition du développement de ce marché éducatif. Écoutons encore Milton Friedman : « Une toute nouvelle industrie va voir le jour : l’industrie de l’éducation, une industrie privée, qu’elle soit ou non tournée vers le profit. Cela développera la compétition scolaire à un niveau inédit ».

Ainsi, derrière les beaux discours sur le « libre choix », c’est l’école ségréguée et inégale, c’est l’école dérégulée et individualiste, c’est l’école aux mains des investisseurs privés qui se profile à l’horizon.

Nico Hirtt
Président de l’Appel pour une école démocratique
(Aped – Belgique)

Ressource

Hirtt, N., Je veux une bonne école pour mon enfant ! Pourquoi il faut en finir avec le marché scolaire, Éditions Aden, 2009.

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