Libertés et responsabilités pour une école démocratique,  Numéro 22,  Pierre Kahn

Petite histoire de l’enseignement des valeurs civiques et morales

Transmettre les valeurs morales et civiques est un projet aussi vieux que l’école républicaine elle-même, dont Jules Ferry, qui n’en fut pas le seul acteur, reste la figure fondatrice emblématique. Je me propose ici d’exposer les vicissitudes qu’a connues ce projet depuis Ferry, c’est-à-dire la façon dont, dans des circonstances politiques variables, et en étant tantôt entretenu, tantôt amoindri et tantôt réactivé, ses intentions et ses significations ont changé.

Une instruction morale et civique pour fonder la République (1882-1939)

La loi du 28 mars 1882, qui laïcise les enseignements et rend l’instruction primaire obligatoire pour les deux sexes jusqu’à 13 ans, fait de « l’instruction morale et civique » (qui a remplacé « l’instruction morale et religieuse » qui existait depuis la loi Guizot de 1833) la première, dans l’ordre de l’énumération, des matières que l’école a à enseigner. L’un des buts principaux de l’école de Jules Ferry a bel et bien été d’assurer la socialisation républicaine des petits français : âge d’or du projet scolaire républicain, qui cherche l’équilibre entre la visée individualiste de la formation d’un citoyen autonome et responsable et un ordre scolaire moralisateur et autoritaire, entre l’appel à la liberté enfantine et un moralisme sans faille et triomphant[1]M. Gauchet, L’école à l’école d’elle-même, dans La Démocratie contre elle-même, Paris, Tel, Gallimard, 2002, p. 119..

L’école républicaine des origines, dans ces conditions, est marquée du sceau de l’optimisme civique qui a caractérisé ceux qui l’ont portée sur les fonts baptismaux. Véritable « séminaire de l’avenir », pour reprendre une formule de Gambetta, elle se pense capable de nouer dans le cœur et la raison des enfants le lien social républicain nouveau, une unité nationale nouvelle et laïque, fondée sur des vérités morales et civiques auquel tout honnête citoyen, quelles que soient ses croyances ou convictions (religieuses ou philosophiques) personnelles, ne pourrait manquer de souscrire.

Réparer la nation (de la Libération aux années 60)

À cet optimisme civique, la seconde Guerre mondiale, le régime de Vichy et la collaboration vont apporter un démenti douloureux. La Libération reprend le projet d’une instruction morale et civique mais à nouveaux frais : devant les déchirures d’une France divisée entre résistants et « collabos », l’histoire heureuse des territoires conquis de la République n’est plus audible. Transmettre les valeurs morales et civiques, ce n’est plus fonder la République, mais la refonder, ou pour mieux dire la réparer. L’enseignement moral et civique entend désormais tirer les leçons de la faillite morale qu’a représenté Vichy en s’attaquant aux vices qui l’ont rendue possible. Il devient un enseignement contre : contre « le mensonge, […], l’oisiveté́ […], l’égoïsme, l’indifférence à la souffrance des autres […] »[2]Circulaire du 30 août 1945, BOEN, n° 43, 30 octobre 1945, p. 3122-3126..

Mais à la Libération, il s’agit aussi de transmettre les valeurs morales et civiques autrement. S’affichent alors, au plus niveau de l’administration scolaire, les idéaux de l’Éducation nouvelle et des méthodes actives, portés par le plan Langevin-Wallon et par Gustave Monod, à la fois directeur de l’enseignement secondaire (jusqu’en 1951) et membre éminent de la commission Langevin. C’est dans des situations de classe impliquant la responsabilisation active des enfants, et non dans des leçons de morale et des manuels, que les valeurs à transmettre seront réellement transmises. Les refondateurs de 1945 entendent en cela rompre avec le moralisme affiché par les fondateurs de 1882.

Une éducation civique (et de moins en moins morale) pour promouvoir la démocratie (1960-1985)

La circulaire du 10 mai 1948 aura été la dernière à parler, comme relevant d’un seul bloc disciplinaire, d’« instruction morale et civique »… jusqu’en 2008 : une éclipse de soixante ans, pendant laquelle « l’instruction » va progressivement laisser la place à « l’éducation », terme sans doute jugé moins normatif, et la référence à la « morale » va s’estomper pour finalement disparaître, en 1961 dans les collèges, en 1965 dans les lycées. En 1969 c’est l’ensemble « instruction morale et civique » qui disparaît de l’école primaire elle-même, pourtant bastion historique de cet enseignement. Ne disposant désormais plus d’un horaire, et donc d’une identification, spécifiques, la nouvelle formation morale et civique proposée s’oriente alors nettement vers un modèle de citoyenneté démocratique dont le fonctionnement même de l’école devrait être le modèle. Au modèle canonique du civisme républicain avec lequel la Libération voulait finalement renouer se substitue l’idéal démocratique du self government et de l’autogestion des classes. De même, les compétences individuelles qui rendent apte à la vie démocratique remplacent les vertus collectives traditionnellement associées à l’instruction morale et civique.

Bien entendu, tout cela ne peut pas se comprendre hors du contexte de remise à plat radicale des normes éducatives pédagogiques dont Mai 68 a été l’expression aiguë et emblématique… mais nullement l’origine. C’est bien dès les premières années de la décennie 1960 que s’amorce ce mouvement de transformation « démocratique » de l’éthos républicain traditionnel. Mai 68 n’inaugure pas une nouvelle séquence ; il achève, accélère et exacerbe plutôt un mouvement sociétal profond, caractérisé par les mutations du statut de la jeunesse dans les années 1950-60.

La touche finale de ce déclassement de l’instruction morale et civique sera apportée par le sort que René Haby, premier ministre de l’Éducation nationale de la présidence de V. Giscard d’Estaing, a réservé à cet enseignement. Jusqu’alors, l’instruction civique demeurait au collège un enseignement autonome. C’est ce à quoi a mis fin l’arrêté du 17 mars 1977 en inscrivant la désormais nommée « éducation civique » dans un ensemble composite (« enseignement de l’histoire, de la géographie, de l’économie et de l’éducation civique ») orienté, sous le modèle des sciences humaines, vers une initiation à la vie politique, économique et sociale, et d’où toute formulation impérative est absente.

C’est donc bien un enseignement emblématique de l’école républicaine, dans son intitulé historique que la Libération avait rétabli à tous les niveaux de la scolarité, qui passe à la trappe ouverte par le nouvel esprit démocratique du temps : « l’instruction morale et civique » devient une dénomination qui renvoie à un passé jugé dépassé. Dépassée la morale, désormais durablement et péjorativement associée au moralisme ; dépassée aussi, au profit de « l’éducation », conçue comme éclosion progressive de la personnalité des enfants, « l’instruction », terme qui connote de plus en plus négativement la passivité des élèves. L’instruction morale et civique semble progressivement appartenir à une école, un enseignement et une pédagogie traditionnelles avec laquelle il s’agit désormais de rompre.

Défendre les valeurs de la République et reconstituer le lien social (1985-2015)

À partir du milieu des années 1980 s’amorce pourtant une nouvelle phase pour l’enseignement moral et civique : celle de sa réhabilitation. En 1984, J.-P. Chevènement succède à A. Savary à l’Éducation nationale. Son républicanisme est affiché et l’éducation civique ne va pas manquer de bénéficier de ce retour de flamme républicain. Elle est réintroduite à l’école primaire et dans les collèges. J.-P. Chevènement demande à cette fin à l’historien Claude Nicolet un rapport remis au ministre le 1er novembre 1984. Son titre est éloquent : Pour une restauration de l’éducation et de l’instruction civiques.

Ce mouvement s’inscrit dans le contexte plus large d’une querelle de l’école qui oppose ceux qu’on qualifie alors communément de « républicains » ou « néo-républicains » à ceux que la presse a pris l’habitude de nommer les « pédagogues » et que les premiers appellent plutôt les « pédagogistes ». « Savoir » vs « pédagogie », « instruction « vs « éducation » furent les antinomies principales d’une telle querelle. Sans revenir sur son détail, remarquons, pour ce qui est de l’éducation civique, que sa réhabilitation en tant que matière spéciale d’enseignement s’intègre au discours « néo-républicain » ambiant à partir de la thèse selon laquelle l’éducation du citoyen passe par l’instruction dont le caractère émancipateur, à la suite de Condorcet, est fortement réaffirmé. Néanmoins, si l’éducation civique revient en gloire dans les programmes de l’école primaire et du collège, ce n’est pas encore le cas de la morale.

Le « néo-républicanisme » va survivre au ministère Chevènement, et dans les années 1980-90 nombreuses sont les voix en appellent à un civisme renouvelé mis à mal par ce qu’un succès de librairie, en 2002, a appelé « les territoires perdus de la République » : intégration difficile d’une immigration nouvelle, sécession culturelle d’une certaine jeunesse, radicalisation et politisation, elles aussi nouvelles, de la vie religieuse, et notamment d’un islam qui n’a jamais été numériquement aussi important… Plus le consensus républicain semble fragile, plus le retour à la tradition vénérable de l’école de la IIIe République, apparaît nécessaire. Chevènement l’avait annoncé, ou amorcé : il reviendra à Xavier Darcos, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, d’en afficher la réalité enfin complète avec l’inscription dans les programmes de 2008 pour l’école primaire de « l’instruction civique et morale ». « L’instruction » prend sa revanche sur « l’éducation » et la morale reprend tous ses droits à figurer dans l’intitulé des programmes. L’héritage revendiqué de l’école de Jules Ferry est ici manifeste : la nouvelle dénomination reprend quasi à la lettre (en se contentant d’inverser l’ordre syntaxique originaire entre « civique » et « morale ») celle des programmes de… 1882.

Lorsque V. Peillon, sous la présidence de F. Hollande, prend les rênes de l’Éducation nationale, se trouve-t-on dans une configuration différente ? En un sens, oui. L’instruction civique et morale voulue par Darcos, comme par son successeur L. Chatel, relevait pour une bonne part d’une exigence d’ordre : la politesse devient une des premières choses qu’elle est censée enseigner, le vouvoiement est décrété obligatoire, les élèves doivent se lever à l’audition de la Marseillaise… L. Chatel en fait même un enseignement « sentencieux », fondé, dans le souvenir enjolivé des leçons de morale d’antan, sur l’apprentissage de maximes lapidaires. En cela, la réintroduction de l’instruction civique et morale participe de l’espèce de nostalgie d’une tradition perdue, dont l’ensemble des programmes porte la marque.

Toute autre semble avoir été la démarche de V. Peillon. La morale dont il proclame lui aussi, haut et fort, le salutaire retour, est qualifiée de « laïque ». L’épithète est absente des dispositions introduites par Darcos dans l’arrêté du 9 juin 2008. Elle a pour fonction de signifier la volonté de renouer avec une inspiration spirituelle de l’école des « pères fondateurs », telle notamment qu’elle s’est exprimée dans la « foi laïque » de Ferdinand Buisson. L’enseignement moral et civique prévu par la loi de 2013 (et traduit en programme à la rentrée 2015) relève en somme d’un projet de nature philosophique pour l’école, qu’on serait en peine d’observer dans le traditionalisme des programmes de 2008. Même si ce projet a été contesté, en ce qu’il témoigne d’un perfectionnisme moral prononcé peu compatible avec les incertitudes contemporaines d’une conscience morale dont P. Ricoeur disait qu’elle n’avait plus « d’étoiles fixes » pour se guider, c’est l’ancrage de l’enseignement moral et civique dans de grands principes républicains davantage que dans un souci d’ordre et de discipline qui distingue les intentions de Peillon de celles de Darcos. Toutefois, malgré ces différences, on peut considérer que, du point de vue de l’histoire plus longue de l’évolution d’un tel enseignement depuis la Libération, ces deux projets appartiennent à une même séquence, initiée dès les années 1980 par le républicanisme de J.-P. Chevènement : celui de la réhabilitation d’un enseignement civique affiché comme discipline à part entière et réassocié explicitement à la morale.

Une telle réhabilitation d’un enseignement qui s’était vu plutôt déclassé dans les années 60-70 présente un trait remarquable et nouveau : l’importance accordée alors, dans le cadre de la transmission des « valeurs de la République », à la laïcité. La question laïque avait été bien sûr, depuis Jules Ferry et Ferdinand Buisson, au cœur de l’école. Mais elle l’était comme question politique et idéologique – contre le cléricalisme, contre l’enseignement privé – et non comme question pédagogique ou « curriculaire ». La défense d’une République dont le pacte tend à être perçu comme fragilisé, l’existence supposée ou réelle de ses « territoires perdus », la méfiance, elle aussi supposée ou réelle, d’une partie de la jeunesse à l’égard des valeurs qui la portent – plus encore que leur ignorance : tout cela va conduire à une modification curriculaire importante de l’éducation civique, dont la laïcité va désormais devenir un axe majeur d’enseignement, et qui requiert donc une pédagogie[3]A. Bidar, Pédagogie de la laïcité, Paris, La Documentation française, 2012.. Cette intégration de la laïcité au cœur même du curriculum de l’éducation civique est aussi, bien entendu, incluse dans la « morale laïque » dont parle V. Peillon. L’expression même suppose en effet que la laïcité n’est pas qu’un cadre juridique, ni même un principe politique ; elle est censée comporter une dimension éthique, spirituelle, qui en fait de plein droit un objet d’enseignement.

Il va de soi que les attentats de 2015 n’ont pu que renforcer ce devenir « curriculaire » de la laïcité, notamment avec la réponse « scolaire » que Najat Vallaud-Belkacem a voulu leur donner en lançant la mobilisation pour la défense des valeurs de la République. Mais ils ne l’ont pas créé. Nous avons essayé de montrer qu’un tel processus résulte d’une entreprise de refondation de l’éducation morale et civique commencée dans les années 1980, dans le cadre d’une tentative de reprise républicaine de l’école dont l’enseignement moral et civique de V. Peillon fut au fond le dernier avatar. En regard des périodes précédentes, cette refondation a la particularité qu’elle se pense comme une réponse à une menace nouvelle à laquelle la République serait exposée. L’éducation morale et civique se pense désormais militante. Elle ne présuppose plus la disposition naturelle des enfants à en faire leur miel. Elle est même en partie structurée par la croyance selon laquelle c’est contre des représentations initiales contraires, voire hostiles, qu’il s’agit désormais de faire apprendre la République et ses valeurs.

Pierre Kahn
Professeur des universités émérite à l’université de Caen

Bibliographie

A. Bergougnoux, L. Loeffel, R. Schwartz, (avec la collaboration de V. Fouquat, A. Rebeyrol et P. Laporte). Pour un enseignement laïque de la morale. Paris, MEN, 2013. https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/134000246pdf.

Y. Deloye, École et citoyenneté. L’individualisme contemporain de Jules Ferry à Vichy : controverses, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1994

C. Nicolet, Pour une restauration de l’éducation et de l’instruction civiques. https://www.cairn.info/revue-le-debat-1985-2-page-147.htm

Références

Références
1 M. Gauchet, L’école à l’école d’elle-même, dans La Démocratie contre elle-même, Paris, Tel, Gallimard, 2002, p. 119.
2 Circulaire du 30 août 1945, BOEN, n° 43, 30 octobre 1945, p. 3122-3126.
3 A. Bidar, Pédagogie de la laïcité, Paris, La Documentation française, 2012.