Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Nicolas Tardits,  Numéro 35

Massification, 
sélection, privatisation : la promesse trahie 
de l’enseignement 
supérieur

Alors que l’école promettait l’égalité des chances, l’enseignement supérieur devient un lieu de tri social. Parcoursup, sélection, explosion du privé : derrière la massification, une démocratisation inachevée. La promesse d’égalité est brisée. Et si l’on repensait un service public du supérieur à la hauteur des besoins, plus juste, plus ouvert, capable de répondre aux aspirations de toute une jeunesse ?

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la France – à l’instar de nombreuses sociétés occidentales –
a connu un profond mouvement d’allongement de la scolarité et d’ouverture de l’enseignement à des publics de plus en plus larges. Ce processus, que l’on a qualifié de démocratisation scolaire, repose sur une évolution majeure : jusqu’au début des années 1950, moins de 5 % d’une classe d’âge accède au baccalauréat ; en 2017, cette proportion est de 79,6 %. Cette transformation ne relève en rien du hasard ou d’une évolution spontanée : elle est le fruit de choix politiques assumés, portés par une ambition forte, celle de garantir l’égalité des chances devant l’école. Deux moments clés illustrent cette dynamique de démocratisation. Le premier, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, est incarné par le plan Langevin-Wallon (1946-1947). Élaboré par une commission ministérielle présidée successivement par Paul Langevin puis Henri Wallon, ce texte – bien qu’il n’ait jamais été appliqué dans son intégralité – demeure une référence fondatrice dans la pensée éducative française. Il pose les bases d’une école égalitaire, émancipatrice et véritablement ouverte. Le second moment s’ancre dans les années 1980, avec l’alternance politique de 1981. L’État engage alors une série de réformes ambitieuses, notamment la création des zones d’éducation prioritaire (ZEP). Cette phase, qualifiée par certains de seconde « explosion scolaire1 », combine désormais massification et volonté explicite de démocratisation.

Quinze ans après le lancement du mot d’ordre politique de Jean-Pierre Chevènement des « 80% au bac », Stéphane Beaud s’était utilement penché « sur les effets de cette révolution silencieuse du système d’enseignement où les effectifs scolaires ont explosé2  ». Derrière les espoirs de promotion sociale nourris par l’accès élargi au bac, il constatait la persistance des logiques ségrégatives dans l’accès à l’enseignement supérieur : orientation contrainte, échecs différés, filières dévalorisées, ségrégation territoriale. En somme, une démocratisation inachevée, marquée par des lignes de fractures sociales toujours vives. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Alors que l’enseignement supérieur concentre désormais une large part des enjeux d’égalité, il convient d’interroger l’état actuel de cette promesse démocratique.

De la massification à la sélection des étudiantes et étudiants

L’Enseignement supérieur connaît une croissance continue de ses effectifs. En 2000, la France comptait 2,16 millions d’étudiants contre 2,97 millions, soit une progression de près de 40 % en un peu plus de vingt ans. Si l’on observe l’évolution relative des effectifs par niveau d’enseignement depuis 1995, le supérieur est le seul à avoir connu une progression constante (+36 % en 2023, base 100 en 19953), tandis que le premier et surtout le second degré sont restés stables, voire en léger recul.

Graphique : Évolution des effectifs par degré d'enseignement (RESF 2024, DEPP, SIES)

Ce processus ne concerne pas uniquement les universités. Les filières technologiques courtes comme les STS et assimilés (Sections de Techniciens Supérieurs qui préparent, après le baccalauréat, au brevet de technicien supérieur) ou les écoles spécialisées (paramédicales, sociales) participent également à cet essor. Par ailleurs, la diversification des formes d’accès – notamment via l’apprentissage, dont les effectifs ont été multipliés par dix entre 2000 et 2023 – témoigne d’un élargissement des voies menant au supérieur.

Mais les chiffres bruts ne doivent pas faire illusion. Massification ne signifie pas démocratisation. Depuis 2018, un tournant majeur s’est opéré avec la mise en place de la plateforme Parcoursup, qui marque une évolution structurelle profonde : « le baccalauréat ne garantit plus l’accès à l’enseignement supérieur, il ouvre seulement un droit à candidater4  ». Le changement est de taille. L’entrée dans le supérieur est désormais soumise à un processus de sélection centralisé, opaque et souvent vécu comme injuste. Cette rupture du droit d’accès a été renforcée en 2023 avec la généralisation de la plateforme MonMaster pour les études de deuxième cycle, accentuant la logique de tri à tous les niveaux du supérieur. En parallèle, la plateforme renforce la concurrence entre établissements, hiérarchise implicitement les filières, et marginalise davantage certaines formations déjà fragiles. Cette logique de sélection accentue les réorientations et les parcours subis, creusant encore un peu plus les écarts entre les aspirations initiales des élèves et la réalité de leur trajectoire. En 2023, 85 000 lycéennes et lycéens se sont retrouvés sans aucune affectation dans l’enseignement supérieur à l’issue de la procédure Parcoursup. Derrière les chiffres de la massification, une sélection sociale s’est imposée. Ce tri orchestré par Parcoursup ne frappe pas tous les bacheliers avec la même force. Il touche d’abord les élèves des filières technologiques, déjà moins favorisés. En 2010, 88,7 % des titulaires d’un bac STI2D accédaient à l’enseignement supérieur. En 2023, ils ne sont plus que 74,3 %. Même recul pour les bacheliers STMG : 82,5 % en 2010 contre 63,5 % aujourd’hui.

Ces chiffres révèlent un net recul de l’accès au supérieur pour ces jeunes, alors même qu’ils ont été les principales cibles des politiques de démocratisation engagées depuis les années 1980. Les élèves les plus précaires, moins accompagnés, se trouvent démunis face à une procédure complexe, technique et anxiogène. Le manque criant d’un véritable service public d’orientation empêche de nombreux jeunes de formuler des choix éclairés, et la pression exercée sur les enseignants – sommés d’examiner, trier et classer des milliers de dossiers – détourne ces derniers de leurs missions pédagogiques essentielles. La sélection ne se contente pas d’impacter l’entrée à l’université ; elle structure en profondeur l’ensemble du paysage de l’enseignement supérieur. En effet, l’origine sociale conditionne toujours plus fortement les trajectoires. En 2023, 34,9 % des étudiants à l’université sont issus des catégories sociales supérieures (CSP+), tandis que seuls 8,7 % sont enfants d’ouvriers. L’écart devient encore plus saisissant dans les formations les plus sélectives : 53,7 % des élèves en classes préparatoires sont issus de CSP+ contre seulement 10,9 % d’enfants d’employés. Dans les écoles d’ingénieurs hors université, ce taux grimpe à 56,9 % pour les enfants de cadres, mais chute à 4,2 % pour ceux d’ouvriers. À l’inverse, les écoles paramédicales et sociales accueillent 30,3 % d’enfants d’employés et 19 % d’enfants d’ouvriers, contre seulement 23,8 % d’enfants de CSP+. Le système reconduit, et accentue, les inégalités sociales d’accès aux différentes filières et aux débouchés qui y sont associés.

Une ségrégation lucrative

Parallèlement, se dessine une tendance lourde et inquiétante : la progression fulgurante du secteur privé dans l’accueil des étudiantes et étudiants. Alors même que l’université publique voit ses effectifs reculer de 3,4 %5, faute de places, de moyens et d’accompagnement, le privé, lui, prospère. En 2022-2023, 767 000 étudiants suivaient une formation dans l’enseignement supérieur privé, soit 26,1 % de l’ensemble des inscrits. Une proportion historiquement élevée. Ce basculement s’est intensifié depuis l’instauration des plateformes sélectives telles que Parcoursup ou MonMaster. Entre 2017 et 2023, les effectifs dans le privé ont connu une hausse de 55 %, atteignant même +80 % depuis 2010. Le supérieur privé s’impose désormais comme la seule alternative pour celles et ceux qui n’obtiennent pas de place dans un service public dévasté : le nombre de postes ouverts pour les enseignants-chercheurs a été divisé par deux en dix ans (3 613 en 2011 contre 1 935 en 2021) et près de 4 universités sur 5 ont terminé l’année 2023 en déficit, pour un montant cumulé de plus de 2 milliards d’euros. La crise atteint un niveau tel que, fait inédit, les présidences universitaires elles-mêmes ont lancé un cri d’alarme. À Reims, on réduit les moyens des laboratoires et reporte les rénovations énergétiques ; à Avignon ou Clermont-Auvergne, on annonce la fermeture de formations, voire de sites entiers comme à l’université de Franche-Comté.

Dans ce contexte, le privé profite pleinement de l’effet d’aubaine. Leur visibilité renforcée sur les plateformes nationales les érige en recours « par défaut  », présentés comme des alternatives viables alors qu’ils relèvent bien souvent de formations peu reconnues, au coût prohibitif, et aux débouchés incertains. Surtout, le secteur privé exerce une emprise considérable sur certaines filières de formation, notamment les BTS, dont il détient des quasi-monopoles. Ainsi, 60 % des établissements formant en communication sont privés, tout comme 48,6 % en santé, 56,9 % en esthétique-coiffure, 35,9 % en informatique et 33,3 % en commerce-finance. Même dans les secteurs agricoles ou de la production, traditionnellement publics, la part privée est significative : 17,6 % pour la production, et jusqu’à 39,2 % pour les BTS spécialisés en forêts, espaces verts, faune sauvage ou pêche. Le privé colonise ainsi des pans entiers de l’offre post-bac, bien souvent sans le contrôle ni les exigences du service public, tout en captant des financements publics indirects. Ce sont précisément dans ces STS5 que l’on retrouve 21,6 % d’enfants d’ouvriers et 19,3 % d’enfants d’employés. Ce sont donc les plus précaires qui, exclus d’un service public sinistré, se retrouvent contraints d’intégrer un privé marchand, souvent opaque et dispendieux. Le marché s’empare ainsi de la relégation sociale et la transforme en rente.

Évolution des enseignements supérieurs privé et publics depuis 2010 (RERS 2024, DEPP, SIES)

L’urgence d’une alternative

Il est temps d’en finir avec l’hypocrisie. L’éducation ne peut plus être ce produit de luxe réservé à celles et ceux qui savent naviguer dans les méandres d’un système abscons ou qui peuvent payer le prix fort pour s’offrir une place dans une formation privée. La promesse d’égalité portée jadis par l’école républicaine s’est peu à peu dissoute dans l’acide de la sélection, des inégalités territoriales, et d’un marché de l’enseignement supérieur en pleine explosion.

La prolifération incontrôlée des formations privées dans l’enseignement supérieur est un symptôme grave. Elles prospèrent sur les ruines d’un service public affaibli, elles captent des financements publics sans répondre à aucune exigence de transparence, elles s’invitent même sur Parcoursup, comme si elles pouvaient incarner la continuité de l’école publique. Parcoursup n’a pas à être une vitrine commerciale pour des établissements parfois douteux, souvent opaques, toujours payants. Il faut aussi reprendre la main sur les 7 milliards d’euros annuels versés aux entreprises, sans aucune contrepartie via le Crédit Impôt Recherche mais aussi sur les milliards d’euros de l’apprentissage qui finissent dans les poches de groupes privés plutôt que dans la construction d’un service public de formation digne de ce nom.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : reconquérir le terrain. Redonner à l’école, à l’université, à l’enseignement professionnel et technique leur puissance émancipatrice. Il faut ouvrir grand les portes des études longues à toute une jeunesse. Cela passe par une scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans, par la suppression des filtres et des trappes de sélection qui, dès la troisième, assignent à résidence sociale. Cela passe aussi par la reconnaissance effective des diplômes professionnels, par la création d’une quatrième année dans la voie pro pour rendre possible le bac, et par un revenu étudiant pour permettre à chacun d’étudier sans tomber dans la précarité.

Mais la domination du privé ne pourra reculer sans un plan massif d’investissement public. Il faut construire, embaucher, étendre. Il faut au moins six nouvelles universités, des dizaines d’IUT, des sections de techniciens supérieurs publics et l’embauche de 15 000 enseignant.es-
chercheur.ses et autant de personnels techniques et administratifs pour retrouver des conditions d’accueil dignes, et redonner à l’université la place qui lui revient : celle d’un service public du savoir, pour tous les territoires. En ce sens, l’enseignement supérieur peut devenir un levier pour repenser l’aménagement du territoire. Ouvrir une université dans un bassin de vie, c’est y ramener de l’emploi, de l’espoir. C’est aussi changer notre rapport à la mobilité, au logement, à l’écologie. Et c’est surtout mettre fin à une carte universitaire inégalitaire qui ne dit pas son nom, qui oblige encore trop de jeunes à s’exiler ou à renoncer.
Il importe donc de repenser en profondeur les contenus et les finalités de l’enseignement. Non pas au service de la seule employabilité, mais au service de l’émancipation. Il s’agit de former des citoyens capables de comprendre le monde et de le transformer. Cela suppose des savoirs exigeants, mêlant théorie, technique et culture commune. Cela suppose du temps : pour les étudiants comme pour les enseignants. Cela suppose, enfin, de remettre sur la table la question de l’encadrement national des diplômes, afin de garantir l’égalité entre les formations, les établissements, les territoires. L’urgence n’est pas seulement budgétaire ou structurelle. Elle est politique. L’enseignement supérieur doit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un pilier de la République, un droit pour toutes et tous, un levier de transformation sociale.

Nicolas Tardits
Docteur en science politique, université de Nanterre
Responsable de la commission ESR du PCF

  1. Louis Chauvel, « La seconde explosion scolaire  », La Revue de l’OFCE, 1998. ↩︎
  2. Stéphane Beaud, 80 % au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 2002, p. 14-15. ↩︎
  3. Chiffres de la DEPP, Repères et références statistiques 2024. URL : https://www.education.gouv.fr/depp/reperes-et-references-statistiques-2024-414953 ↩︎
  4. Anabelle Allouch et Delphine Espagno-Abadie, Contester Parcoursup, Paris, Presses de Sciences Po, 2024, p. 9. ↩︎
  5. STS : Sciences Technologie Santé. ↩︎