Le développement de l’enseignement supérieur privé : état des lieux et questions soulevées
Cet article traite de la hausse des effectifs de l’enseignement supérieur privé en France. Il s’appuie sur les données de l’Observatoire de l’enseignement supérieur privé. L’article formule plusieurs hypothèses pour expliquer la hausse et revient sur les problèmes que cette hausse soulève en matière de financement et de qualité des formations.
La sortie au printemps 2025 du livre de Claire Marchal Le Cube a connu un très fort retentissement médiatique et même politique puisque Marc-François Mignot Mahon, le Président du principal groupe d’écoles privées à but lucratif, Galileo, a été convoqué au ministère de l’Enseignement supérieur pour répondre aux problèmes relevés dans le livre. Le sujet de l’enseignement supérieur privé est un sujet régulièrement et de plus en plus traité dans les médias en raison de la hausse spectaculaire de ses effectifs et en raison de plusieurs critiques qui lui sont régulièrement adressées.
La hausse des effectifs depuis 1977 : une explosion récente
L’enseignement supérieur privé regroupe l’ensemble des établissements qui n’appartiennent pas aux pouvoirs publics (État et collectivités locales). Autrement dit, ces établissements appartiennent à des (groupes de) particuliers qui ne font pas partie des administrations publiques nationales ou locales. De nombreuses différences existent entre les établissements privés. La principale, souvent occultée dans les médias, sépare les établissements à but lucratif et les établissements à but non lucratif. En effet, une partie des établissements privés est à but lucratif. Pour le dire simplement, l’un des objectifs des établissements à but lucratif est de tirer un bénéfice de leurs activités en les revendant plus chères que ce qu’elles leur coûtent. De l’autre côté, les établissements privés à but non lucratif n’ont pas pour objectif la recherche de bénéfice et se concentrent sur d’autres objectifs souvent religieux. D’autres différences existent selon le domaine de formation des établissements (voir plus bas).
La hausse du nombre d’étudiants et d’étudiantes inscrits dans les établissements privés en France est documentée à partir des données rendues publiques chaque année par le ministère de l’Enseignement supérieur. Dans le monde, l’enseignement supérieur privé regroupe environ 66 millions d’étudiants et d’étudiantes c’est-à-dire que dans l’enseignement supérieur, une personne sur trois est inscrite dans l’enseignement supérieur privé (Levy, 2024). Les effectifs du privé sont en croissance dans la plupart des pays depuis le milieu du 20ème siècle. En France, 790 000 étudiantes et étudiants étaient inscrits dans le privé durant l’année universitaire 2023-2024. Aujourd’hui, dans l’enseignement supérieur français, plus d’une personne sur quatre est inscrite dans le privé alors qu’en 1977, moins d’une personne sur 12 était dans cette situation. La part des personnes inscrites dans le privé dans l’ensemble des effectifs de l’enseignement supérieur a triplé en un demi-siècle.
Depuis 2016, c’est surtout le privé qui a absorbé les hausses annuelles d’étudiants et d’étudiantes. Par exemple, en 2022, le ministère comptait 33 000 étudiants et étudiantes en moins par rapport à l’année précédente dans les effectifs totaux et en comptait 30 000 de plus dans le privé.
La hausse par domaine de formation
Les données officielles indiquent les domaines de formation qui ont porté cette hausse. La croissance annuelle est forte dans les années 1980 : entre 15 et 25% entre 1977 et 1991. Elle est portée principalement par les écoles de commerce et les lycées privés. Les années 1990 semblent marquer une pause dans la croissance annuelle des effectifs puisque la croissance annuelle moyenne est autour des 1%. Dans les années 2000, la croissance annuelle de 4% à 5% retrouve une nouvelle vigueur alimentée essentiellement par les écoles de commerce et les écoles privées non rattachées à un domaine de formation précis. De 2010 à 2015, la hausse (sans doute sous-estimée, voir au-dessus) redevient modeste avec une croissance annuelle moyenne de 2% avec une baisse de près de 20% des effectifs dans les lycées privés. À partir de 2016, la croissance s’accélère autour de 5% en moyenne jusqu’au bond de 24% des effectifs en 2021. Les données indiquent que sur cette période, la croissance est particulièrement portée par les « autres écoles de spécialités diverses », catégorie officiellement apparue en 2012 dans les statistiques et qui a vu ses effectifs tripler en 2021 au moment de l’amélioration de la collecte des données. Les écoles de commerce sont les autres grandes bénéficiaires de cette période avec des effectifs qui ont augmenté de 75% environ. Le renforcement spectaculaire des « autres écoles » et des écoles de commerce ne doit pas faire oublier que c’est l’ensemble des écoles privées (à l’exception des formations dispensées dans les lycées) qui a vu ses effectifs augmenter de 2016 à 2023 et ce quel que soit le domaine de formation ce qui confirme la bonne santé de tout le secteur privé et laisse à penser que cette croissance pourrait durer.
D’où vient la hausse ?
En l’état, six hypothèses ont été exprimées pour expliquer cette hausse des effectifs dans le privé et la hausse de la part des effectifs du privé dans les effectifs totaux. La plupart de ces hypothèses ont été relevées par la dernière mission parlementaire sur l’enseignement supérieur à but lucratif (Commission des affaires culturelles et de l’éducation, 2024). On se contentera ici de les mentionner sans chercher à préciser dans quelle mesure elles sont confirmées ou non par les faits.
Premièrement, l’enseignement supérieur public (principalement les universités) serait incapable matériellement d’accueillir l’ensemble des personnes qui obtiennent le baccalauréat et qui souhaitent démarrer des études supérieures (Levy, 2024). Les personnes refusées dans le public seraient de plus en plus nombreuses et viendraient s’inscrire dans le privé. Deuxièmement, la hausse des effectifs et de la part du privé s’expliquerait par la présence de domaines de formation qui seraient proposés uniquement par les établissements privés (ibid). Ces deux premières hypothèses ont été formulées à propos d’autres pays que la France eux aussi traversés par la croissance mondiale des effectifs du privé. Troisièmement, les écoles privées (principalement des écoles de commerce) seraient des « écoles refuge » pour la bourgeoisie (Bourdieu, 1989). Elles auraient accueilli principalement des groupes sociaux aux revenus élevés, souhaitant éviter l’université publique mais incapables de répondre aux exigences scolaires des écoles d’État les plus sélectives (Polytechnique, Science po…). Quatrièmement, cette hausse relative et absolue des effectifs du privé s’expliquerait par les soutiens financier et non financier des pouvoirs publics (État, collectivités locales, universités) à l’enseignement supérieur privé (Casta, 2015). Les soutiens financiers sont nombreux (voir plus bas). De leur côté, les soutiens non financiers possibles sont la « reconnaissance de l’établissement » par l’État, le « visa » de certifications d’établissement par le ministère de l’Enseignement supérieur, l’autorisation de délivrer le « grade de master » accordée après avis de commissions nationales par le ministère de l’Enseignement supérieur, l’inscription sur le répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) tenu par le ministère du Travail et enfin les partenariats avec des universités publiques. L’inscription de formations du privé sur Parcoursup en 2018 constitue un soutien supplémentaire au privé et serait à ce titre une autre explication de la hausse relative et absolue des effectifs inscrits dans le privé. Cinquièmement, l’arrivée de groupes financiers à but lucratif dans le secteur de l’enseignement supérieur pourrait contribuer elle aussi à expliquer cette hausse (Casta, 2015 ; Batsch, 2023). Depuis 2010, des dizaines d’établissements sont devenus la propriété de fonds d’investissement qui possèdent des propriétés dans des secteurs d’activité variés dont fait partie l’enseignement supérieur. Le rachat d’écoles ou de groupes d’écoles permet à ces fonds de constituer des groupes avec de plus en plus d’étudiants et d’étudiantes et de réduire les coûts fixes par étudiant des établissements par exemple en mutualisant les locaux et les services de communication. Enfin, les stratégies de communication des établissements privés leur permettent d’attirer de plus en plus d’étudiants et d’étudiantes (Oller et alii, 2021). Sur les réseaux sociaux, dans les transports en commun et dans les salons étudiants, les écoles sont surreprésentées par rapport à leur poids réel dans les effectifs étudiants. Elles se présentent de plus comme plus « professionnalisantes » et plus « innovantes » que l’enseignement supérieur public. La promesse d’une vie étudiante épanouissante et d’un accès rapide à l’emploi après les études (ou même pendant avec l’alternance) sont au cœur de la communication offensive de ces écoles. C’est ce type de décalages entre l’image de ces établissements et la réalité de leurs activités qui nourrit la plupart des questions soulevées à propos de ces établissements. Ces questions portent à la fois sur la qualité des formations proposées et leur financement.
Les questions posées par cette hausse
Premièrement, sur le plan financier, l’enseignement supérieur privé n’est pas vraiment privé et dépend beaucoup de toute une série de politiques et de subventions publiques. Les soutiens financiers possibles sont des subventions aux établissements, des aides aux étudiants et étudiantes du privé pour les frais de vie courante, le logement, la santé auxquelles s’ajoutent le paiement par l’État des frais d’inscription et du salaire des étudiants et étudiantes en apprentissage. La réforme de l’apprentissage mise en place en 2019 par le ministère du Travail constitue ainsi un soutien supplémentaire au privé. Dans un contexte où le public voit ses subventions gelées, les subventions allouées ont particulièrement augmenté et sont particulièrement élevées pour des formations dont la qualité n’est pas complètement garantie.
En effet, rien ne prouve aujourd’hui que l’enseignement supérieur privé fournit effectivement des formations plus « professionnalisantes » que celles fournies dans le public. La principale référence est celle du répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) tenu par le ministère du Travail. Certes, ce répertoire vise à mesurer à quel point les personnes qui sortent de ces écoles ont accès rapidement à un emploi mais il repose principalement sur les déclarations faites par ces écoles. Les chiffres fournis sont à la fin très peu contrôlés par ce ministère ce qui alimente sans cesse le doute sur le niveau de performance affiché dans ce domaine par ces écoles sur leurs outils de communication. Les médias pointent aussi régulièrement la communication trompeuse de ces écoles sur leur nombre de professeurs ou le nombre de cours en présentiel le plus souvent afin de maximiser leurs recettes de frais d’inscription et afin de réduire leurs coûts de production.
Car d’une façon générale, la principale question soulevée par cet enseignement est sans doute celle de ses objectifs. Il s’agit en effet d’un secteur qui véhicule l’idée que l’éducation vise à donner un emploi aux individus. Dans les faits, c’est de plus en plus un enseignement supérieur privé à but lucratif dans lequel il est possible que s’insèrent toutes les violences et les oppressions du capitalisme. Dans un pays comme la France où l’enseignement supérieur (principalement public et parfois privé) a adossé ses objectifs aux idéaux révolutionnaires (notamment l’égalité) et aux grandes lois républicaines sur l’éducation, cela ne peut que nous interroger. À l’heure où des forces puissantes défendent à nouveau avec vigueur l’égalité entre les sexes, entre les classes sociales, quelle que soit son origine sociale ou son lieu de résidence, il est encore possible de reconstruire un projet pour l’enseignement supérieur autour de ces forces et de leur conception de l’égalité.
Aurélien Casta
Chercheur associé à l’IDHES (Université Paris Nanterre)
et au CLERSE (Université de Lille)
Docteur en sociologie
Bibliographie
Laurent Batsch, L’enseignement supérieur privé en France, Fondapol, juin 2023. URL : https://www.fondapol.org/etude/lenseignement-superieur-prive-en-france/
Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes Écoles et esprit de corps, Éditions de Minuit, 1989.
Aurélien Casta, « Les porosités public/privé de l’enseignement supérieur et le secteur à but lucratif en France : un état des lieux. », Formation Emploi, n° 132, octobre-décembre 2015.
Commission des affaires culturelles et de l’éducation, Rapport d’information sur l’enseignement supérieur privé à but lucratif, Assemblée nationale, avril 2024. URL : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/rapports/cion-cedu/l16b2458_rapport-information#
Daniel C.Levy, A world of private higher education, Oxford University Press, 2024.
Anne-Claudine Oller, Jessica Pothet J. et Agnès Van Zanten, « Le cadrage « enchanté » des choix étudiants dans les salons de l’enseignement supérieur », Formation Emploi, n° 155, Juillet-Septembre 2021.