Guy Dreux,  Numéro 17,  Politique néolibérale et rhétorique de la réforme

La mécanique Blanquer : augmenter les probabilités du probable

Jean-Michel Blanquer n’a pas découvert les questions scolaires le jour de sa nomination au ministère de l’Education nationale. Chacun s’accorde à lui reconnaitre une connaissance très solide de cette grande administration. Professeur de droit à l’université et à Science Po Lille, ancien recteur d’académie (de Guyane en 2004, de Créteil en 2007), Jean-Michel Blanquer a assez tôt fait de l’éducation le sujet privilégié de son engagement politique. Il a été membre du cabinet de Gilles de Robien (2006) et DEGESCO[1]Directeur Général de l’Enseignement Scolaire de Luc Chatel (2009). Aussi, et peut-être surtout, il participe aux travaux de réflexion de l’Institut Montaigne[2]Think tank libéral fondé en 2000 par Claude Bébéar ancien PDG-fondateur du groupe d’assurance AXA., et notamment il est, depuis sa fondation en 2010, membre du comité directeur de l’association Agir pour l’école, « satellite » de l’Institut Montaigne3 qui place « l’expérimentation » au cœur de ses analyses et prescriptions.

L’ouvrage L’école de demain, qu’il publie en 2016, est explicitement le résultat des analyses et réflexions élaborées par l’Institut Montaigne : « Au moment où la France est appelée à choisir un cap, la question scolaire est évidemment une clé essentielle de l’avenir. […] Cela suppose aussi de définir une méthode d’action […]. Innovation et expérimentation sont en effet les conditions de la recherche d’équilibre pour l’école.

C’est à cette tâche que nous nous sommes attelés dans le cadre de l’Institut Montaigne et avec le soutien d’un groupe d’acteurs et d’experts des questions éducatives animés par le souci commun de faire progresser l’école. »[3]Jean-Michel Blanquer, L’école de demain Propositions pour une éducation nationale rénovée, Odile Jacob, 2016, p.13.

C’est donc un homme compétent, déterminé, mais surtout chargé d’une lettre de mission, qui le 17 mai 2017[4]Il est alors directeur général de l’ESSEC. arrive rue de Grenelle et qui entend bien « piloter » l’Education nationale.

Jean-Michel Blanquer n’a jamais dissocié les réformes du lycée, celles du baccalauréat et celles du premier cycle universitaire. D’emblée il inscrit sa politique dans ce qu’il est convenu désormais d’appeler le Bac-3/Bac+3. Il s’agit alors d’organiser un continuum de six années qui présente une cohérence par le principe qui le régit.

En ce sens, il est essentiel de comprendre que le lycée encore conçu comme la poursuite du collège et la fin de l’enseignement secondaire n’existe plus. Le lycée d’enseignement général n’est plus le lieu où se termine une formation secondaire progressivement spécialisée par des filières (ES, L et S) sensées livrer une culture commune et cohérente. C’est bien plutôt le lieu, le moment où s’inaugure un parcours nouveau, propre à chaque élève, de spécialisation progressive. Pour Jean-Michel Blanquer le système éducatif doit désormais être conçu et organisé en deux moments séparés, deux périodes distinctes. Et ces deux périodes sont régies par deux principes différents.

Le premier moment de l’enseignement obligatoire court de la maternelle à la fin du collège et se conclut par le diplôme national du brevet. Il est régi par un principe d’obligation ; obligation pour l’Etat de mener tous les élèves au niveau d’un socle commun de compétences et de connaissances.

Au-delà, c’est-à-dire à partir du lycée et jusqu’à la licence (ou aux premiers diplômes de l’enseignement supérieur), le système est régi par un principe de sélection-orientation. L’enseignement doit y être de plus en plus « individualisé » pour permettre l’accès à des enseignements de plus en plus liés à des objectifs de formations professionnelles propres à chacun.

Pratiquement, à la place des filières de l’enseignement général (ES, L et S), la réforme Blanquer instaure un tronc commun pour toutes les classes de première et de terminale mais ajoute un choix d’options, de « spécialités » (trois pour la première, deux pour la terminale). Au-delà de la désillusion sur les possibilités réelles de choix de spécialités[5]Alors que le ministre continuait à communiquer sur la liberté offerte aux lycéens de choisir trois spécialités parmi douze possibles, il est rapidement apparu que le choix réellement proposé par les lycées serait beaucoup plus restreint. D’une part parce qu’aucun établissement ne peut proposer les douze spécialités. D’autre part, parce que chaque établissement a dû composer des « menus » prédéfinis pour rendre possible des emplois du temps et éliminer des enseignements qui ne seraient suivis que par un très faible nombre d’élèves., il s’avère que ce système poursuit un double objectif. Il s’agit d’amener chaque élève à travailler les domaines pour lesquels il est a priori le plus doué ou le moins défavorisé.

A l’évidence, tout le monde a compris rapidement que cela revenait à exiger des lycéens d’avoir dès leur classe de seconde une idée assez précise de ce qu’ils entendent faire après le bac. Car tout le monde doit désormais composer avec ce système. C’est pourquoi tous les établissements d’enseignement supérieur doivent préciser ce que seront leurs exigences (ce que l’on nomme les « attendus ») ou leurs critères pour sélectionner les dossiers de candidature des lycéens[6]Rappelons le, désormais il n’y a plus de distinction entre le supérieur sélectif et l’université puisque précisément depuis la loi Vidal chaque discipline, chaque université peut sélectionner ses étudiants.. Et fort de ces attendus, chaque lycéen peut élaborer des stratégies de formation à long terme et associer les « spécialités » proposées au lycée aux exigences, aux « attendus » de l’enseignement supérieur.

Pour comprendre les effets probables de ce système, il faut comprendre ce que peuvent être les anticipations les plus logiques des différents acteurs, de part et d’autre du baccalauréat.

“ L’analyse statistique des dossiers scolaires d’origine pourra d’année en année permettre de définir précisément le « profil » des élèves susceptibles de réussir (ou d’échouer) dans les diverses formations. ”

Il est assez évident que tous les établissements d’enseignement supérieur ont intérêt à « sélectionner » les candidats présentant les aptitudes les plus fortes à réussir dans leurs formations. L’analyse statistique des dossiers scolaires d’origine pourra d’année en année permettre de définir précisément le « profil » des élèves susceptibles de réussir (ou d’échouer) dans les diverses formations. C’est à partir de ces connaissances – plus ou moins évidentes, plus ou moins intuitives, mais toujours vérifiées par des corrélations statistiques simples – que chaque établissement pourra énoncer des « attendus » qui doivent attirer les élèves les plus capables a priori / éloigner les élèves les moins capables a priori.

Cette situation nouvelle est présentée par le ministre comme un progrès. Le progrès de l’information, de la clarification des exigences de chaque formation : ce système devrait ainsi rendre explicite ce qui était auparavant tacite. « La réussite repose d’abord sur l’envie du lycéen qui est à la base de tout » affirme le ministre. « Mais c’est la bonne information sur ce qui est « attendu » pour réussir dans la filière qui va lui permettre de concrétiser cette envie. L’intérêt de Parcoursup se situe précisément là. Les établissements d’enseignement supérieur objectivent ce qui était tacite jusqu’alors : les compétences nécessaires pour ne pas se trouver en échec un ou deux ans plus tard »[7]Jean-Michel Blanquer, Construisons ensemble l’école de la confiance, Odile Jacob, 2018, p.87..

“ La réforme du lycée, la réforme des modalités d’accès à l’université et Parcoursup constituent donc un mécano qui doit avoir pour effet d’augmenter les « chances » de réussite du plus grand nombre à la stricte condition – et c’est là l’essentiel – que chacun accepte d’être à sa place, selon son « rang » dès le début du lycée. ”

Le point important ici est de comprendre que l’information ainsi délivrée est une information sur les « chances » de chacun de réussir ou d’échouer en s’orientant vers telle ou telle formation supérieure. La réforme du lycée, la réforme des modalités d’accès à l’université et Parcoursup constituent donc un mécano qui doit avoir pour effet d’augmenter les « chances » de réussite du plus grand nombre à la stricte condition – et c’est là l’essentiel – que chacun accepte d’être à sa place, selon son « rang » dès le début du lycée.

Cela devient assez évident lorsqu’on lit un des très probables inspirateurs de ces réformes. Selon Robert Gary-Bobo, économiste néolibéral ayant participé à la campagne électorale d’Emmanuel Macron, l’échec massif des bacheliers professionnels et technologiques à l’université pose un problème spécifique : celui de l’orientation dans des formations où ces bacheliers ont des chances très faibles de réussite. L’auteur plaide alors pour un système de « sélection-orientation » : « Une sélection à l’entrée de ces formations classiques [de l’université] permettrait de mettre en œuvre une autre logique, à condition de l’accompagner de mesures d’orientation vers des cursus adaptés. Il n’est pas question d’exclure des jeunes titulaires du bac qui désirent suivre des études supérieures, mais plutôt de leur permettre, via la sélection-orientation, de s’inscrire à des formations adaptées au lieu d’aller se perdre dans des études trop généralistes qui, la plupart du temps, ne sont qu’un pis-aller. Ne perdons pas de vue que des efforts spécifiques et un meilleur usage des fonds publics peuvent améliorer l’employabilité de ces jeunes. »

Il est évident que ces propositions ont trouvé à se réaliser dans la récente réforme de l’entrée à l’université voulue par Jean-Michel Blanquer[8]« A l’initiative de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et avec mon complet soutien, une nouvelle philosophie a été introduite : remettre de l’humain dans le processus d’orientation en accompagnant mieux les élèves dans la construction de leur parcours vers le supérieur. Pour ce faire, nous dépassons le clivage binaire entre sélection et non-sélection. », Jean-Michel Blanquer, op. cit., p.86. : celle-ci prévoit bien une procédure qui permet aux universités de sélectionner leurs futurs étudiants en exigeant d’eux un certain niveau de compétences dans des matières ou des disciplines considérées comme prédictives de leur capacité à réussir dans la formation choisie. L’université ne peut pas refuser un candidat ; mais elle peut exiger qu’il suive une remise à niveau dans diverses disciplines jugées indispensables pour la suite de la formation. Le système « Parcoursup » est donc l’application exacte du principe de « sélection-orientation » proposé par Robert Gary-Bobo.[9]Robert Gary-Bobo, Performance sociale, financement et réformes de l’enseignement supérieur, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 2017, p.47.

Plus généralement, Robert Gary-Bobo juge nécessaire de mieux informer les étudiants sur les formations et diplômes de l’enseignement supérieur comme sur leurs débouchés sur le marché du travail. A partir d’une évaluation des établissements et des formations, il faudrait selon lui livrer des informations décisives pour les étudiants : « Cela requiert d’ériger l’économétrie des salaires et l’étude quantitative de l’insertion dans l’emploi des diplômés en principe universel. Il en résulterait une extraordinaire mise à jour du réel. »[10]Robert Gary-Bobo, op. cit., p.49.

Cette économétrie des formations supérieures reposerait sur des données systématiquement recensées concernant l’emploi, les salaires, et toutes données indiquant les niveaux de revenus des diplômés selon les établissements et les formations suivies. Le bénéfice d’une telle économétrie serait double selon Gary-Bobo : d’une part, chacun pourrait élaborer ses choix d’orientation à l’aide d’un « tableau très complet et très fiable de l’emploi et des gains des anciens étudiants, par établissement et par discipline » ; d’autre part, la publication de ces données renforcerait la concurrence entre les établissements qui seraient ainsi encouragés à « améliorer la qualité de leur travail, à aller dans le sens d’une meilleure réponse à la demande sociale. »[11]Ibid.

On obtient finalement un système (dit bac-3/bac+3) conçu comme un vaste mécanisme autorégulateur répondant ultimement à des signaux envoyés par le marché de travail.

Selon les évolutions des offres d’emplois et des niveaux de rémunération, chaque établissement d’enseignement supérieur est incité à adapter son offre de formation, toujours plus professionnalisante. Par conséquent chaque établissement peut régulièrement actualiser ses exigences, ses « attendus », auprès des lycéens qui, ainsi informés, arbitreront leurs choix de spécialités. Spécialités qui pourraient apparaitre ou disparaitre, se transformer, toujours pour mieux « répondre à la demande sociale », pour reprendre les mots de Robert Gary-Bobo. Idéalement ce système est susceptible de s’autoréguler en liant de manière toujours plus informée chaque formation, chaque enseignement à un devenir professionnel possible et à un montant de revenus prévisible.

Toutefois, il est aussi aisé de comprendre que cette vertu se paiera d’un redoublement des inégalités sociales.

“ Et en incitant chaque lycéen à choisir ses spécialités en fonction des probabilités de réussite calculées sur la génération précédente, ce mécanisme redoublera les inégalités sociales en augmentant les probabilités du probable. ”

En toute logique, ce système de « sélection-orientation » sera de mieux en mieux compris par tous les acteurs au fur et à mesure que les indicateurs les plus prédictifs de réussite se manifestent. Or ce mécanisme de « sélection-orientation » ne pourra que vérifier la force des déterminismes sociaux largement explicités et étudiés par la sociologie bourdieusienne – honnie par le ministère Blanquer – qui ne manqueront pas de peser sur les « choix » des élèves. Et en incitant chaque lycéen à choisir ses spécialités en fonction des probabilités de réussite calculées sur la génération précédente, ce mécanisme redoublera les inégalités sociales en augmentant les probabilités du probable. Ce sera là l’autre manière pour « l’école de demain » de produire de la reproduction sociale.

Guy Dreux
Institut de recherches de la FSU

Références

Références
1 Directeur Général de l’Enseignement Scolaire
2 Think tank libéral fondé en 2000 par Claude Bébéar ancien PDG-fondateur du groupe d’assurance AXA.
3 Jean-Michel Blanquer, L’école de demain Propositions pour une éducation nationale rénovée, Odile Jacob, 2016, p.13.
4 Il est alors directeur général de l’ESSEC.
5 Alors que le ministre continuait à communiquer sur la liberté offerte aux lycéens de choisir trois spécialités parmi douze possibles, il est rapidement apparu que le choix réellement proposé par les lycées serait beaucoup plus restreint. D’une part parce qu’aucun établissement ne peut proposer les douze spécialités. D’autre part, parce que chaque établissement a dû composer des « menus » prédéfinis pour rendre possible des emplois du temps et éliminer des enseignements qui ne seraient suivis que par un très faible nombre d’élèves.
6 Rappelons le, désormais il n’y a plus de distinction entre le supérieur sélectif et l’université puisque précisément depuis la loi Vidal chaque discipline, chaque université peut sélectionner ses étudiants.
7 Jean-Michel Blanquer, Construisons ensemble l’école de la confiance, Odile Jacob, 2018, p.87.
8 « A l’initiative de Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et avec mon complet soutien, une nouvelle philosophie a été introduite : remettre de l’humain dans le processus d’orientation en accompagnant mieux les élèves dans la construction de leur parcours vers le supérieur. Pour ce faire, nous dépassons le clivage binaire entre sélection et non-sélection. », Jean-Michel Blanquer, op. cit., p.86.
9 Robert Gary-Bobo, Performance sociale, financement et réformes de l’enseignement supérieur, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 2017, p.47.
10 Robert Gary-Bobo, op. cit., p.49.
11 Ibid.