Annick Davisse,  Numéro 1,  Quels programmes pour une culture partagée ?

Pour une culture partagée à l’école : sport pour les filles, lecture pour les garçons ?

Le titre de cet article reprend celui de l’article que demandé à l’auteure par Hélène Romian pour le livre de la FSU Pour une culture commune paru en 2000, sous sa direction.

Si la double conviction du « tous capable » et d’une nécessaire réussite de tous dans l’école a gagné du terrain, il est urgent d’en préciser l’ambition : « Tous capables », mais de quoi ? Pour la réussite de tous, à l’école, dans une culture partagée, oui mais laquelle ?

“ L’ampleur des transformations qu’appelle le « pour tous » est sans doute sous-estimée. Sa mise en œuvre réelle révolutionnerait l’école. ”

L’ampleur des transformations qu’appelle le « pour tous » est sans doute sous-estimée. Sa mise en œuvre réelle révolutionnerait l’école. La difficulté à construire la culture commune, en EPS, à partir des difficultés des élèves « en difficulté » (ici plutôt les filles), est un exemple des embûches …

La réussite des filles en EPS, un tissu de contradictions !

« Au fond, faut-il absolument que les filles soient sportives ? Pour le temps personnel, comme pour les adultes, c’est évidemment affaire de choix, mais précisément, il revient à l’école (et à elle seule), de créer les conditions de la liberté réelle des choix. Si l’on ne veut pas que la reproduction culturelle sociale et familiale soit seule maîtresse du jeu, l’école doit en effet confronter les filles aux diverses facettes de ce patrimoine (…). La pente du renoncement est souvent plus tentante. Ainsi la difficulté à enseigner les sports collectifs ou les autres activités d’opposition (de combat ou de raquettes) aux filles, ainsi que la stigmatisation des notes toujours plus basses des filles (au bac notamment, d’environ un point) peuvent conduire à une conception régressive. L’échec relatif des filles dans les activités sportives serait ainsi prétexte à accentuer la part d’activités liées à la santé, à l’entretien de soi ou à … l’air du temps (comme le step). Cette « féminisation » non dite des programmes permettrait la résurgence d’une vieille tendance hygiéniste de l’EPS. Une meilleure égalité des filles devrait donc se payer d’un bien triste retour à « l’éternel féminin » sous sa forme « corps/santé », laissant passion et plaisir, risque et aventure au pôle masculin, hors des initiations scolaires ».

Que cet extrait d’un article écrit en 2010[1]Annick Davisse, « Filles et garçons en EPS, différents et ensemble », Revue française de pédagogie, n°171, avril-mai-juin vienne d’être proposé comme sujet d’agrégation en EPS illustre l’évolution de l’exigence de culture partagée : En quarante ans il a fallu d’abord gagner la bataille de la mixité, puis faire admettre que l’échec de beaucoup de filles en EPS n’était ni « fatal », ni biologique. Aujourd’hui il faut combattre une tendance à instrumentaliser ces difficultés, pour ne garder, au nom de la lutte contre les inégalités, que le plus petit dénominateur commun.

Interroger les contenus au-delà des relations

Les travaux concernant le genre à l’école sont souvent centrés sur les relations et démontrent que les enseignant-e-s sollicitent davantage les garçons. Ce n’est guère contestable, (même si la mise en relation avec le sur-échec scolaire de ceux-ci est troublante …). Toutefois l’exemple de l’EPS illustre les limites de cette focalisation sur les interactions[2]Ainsi, dans un BO spécial, par ailleurs intéressant, de l’automne 2000, ayant pour objet « de la mixité à l’égalité », les situations présentées pour « les activités physiques » sonnaient juste, montrant la tendance des garçons à jouer entre eux au hand-ball, mais leur interprétation sur le registre moralisateur (vilains garçons) rendait les remédiations proposées tout à fait inopérantes. Je crains que cette attitude moralisante « anti- gars » ne marque aussi certaines interventions extérieures qui se veulent pour l’égalité filles/garçons…. On peut toujours s’occuper plus et mieux des filles, mais ce qu’appelle le combat pour l’égalité et la mixité c’est de réussir à les rendre toutes efficaces : Quelles situations d’enseignement inventer pour que les moins spontanément motivées aient la possibilité et l’envie d’entrer vraiment dans le jeu ? Sans entrer ici dans un exposé didactique spécialisé, disons que dans l’exemple des sports de ballon, il faut commencer par ne pas faire « comme si » tous les élèves, voyant passer un ballon avaient envie spontanément de s’en emparer pour marquer. C’est alors un travail sur les contenus d’enseignement plus que sur les relations qui est nécessaire, pour repérer et valider avec les élèves des étapes nodales de l’activité d’appropriation (par exemple ici le passage de l’échange à la rupture de l’échange, du « jouer avec » au « jouer contre »). Construire une « culture partagée »  pour tous, dans l’école, suppose de parvenir à intéresser des élèves qui n’ont pas pour les savoirs proposés une inclination spontanée. La professionnalité enseignante d’aujourd’hui nécessite donc d’une part une solide connaissance de l’activité, d’autre part la connaissance fine du rapport des élèves à l’activité concernée. Il faut enfin que le temps d’apprendre soit à la mesure de la diversité de ces rapports au savoir.

Face au sur-échec scolaire des garçons

6,6 % des filles obtiennent un bac, 66,8% des garçons d’une même classe d’âge. Ce constat connu ne produit pas pour autant de questionnement sérieux, comme l’illustre la discrétion de la convention pour l’égalité filles/garçons de 2012 sur le sur-échec scolaire des garçons, notamment ceux des milieux populaires. Il reste par exemple, à ma connaissance impossible de trouver les écarts de notes au bac selon le sexe dans d’autres disciplines que l’EPS (quid des notes des garçons en lettres ou en philo par exemple ?). Or précisément, les difficultés d’apprentissage des garçons se trouvent – outre leur turbulence – du côté du rapport aux activités langagières. Mon hypothèse serait qu’ une démarche de déconstruction des contenus culturels tenant compte des « motifs d’apprendre » différents des élèves (ici particulièrement des garçons, comme ceux des filles dans les activités sportives), permettrait de saisir ce qui favorise ou fait obstacle à leur engagement. Ainsi, en primaire, la revalorisation de l’épique, de l’aventure ou de l’énigme, équilibrerait le poids actuel du doux, du joli, du poli. L’imaginaire des filles gagnerait aussi à cet élargissement. En collège et lycée, la place du théâtre aiderait sans doute à « mettre du corps dans les mots ». On serait loin de la condescendance du prof d’« Entre les murs »[3]Ainsi, le moment le plus insupportable dans le film, c’est, pour moi, celui où le professeur de lettres répond à son collègue d’histoire qu’avec « ces quatrièmes » de ZEP « on ne peut pas étudier Voltaire ». ou du contre sens didactique apparent de « la journée de la jupe » qui – s’agissant de Molière – ne nous montre jamais l’enseignante mettre les élèves en activité théâtrale[4]Ajoutons l’échec professionnel de l’enseignant du film « Être et avoir » qu’apprécie tant Télérama, et mesurons combien des choix « bien –pensants » sur l’école sont empreints, de fait, d’un solide mépris de classe…

Quant à la question de la turbulence des garçons, elle supposerait de renoncer à l’idée si prégnante qu’à l’école il faut d’abord être sage et « écouter la maîtresse »[5]Voir « Pourvu qu’ils m’écoutent, autorité et discipline dans la classe», recueil de mémoires professionnels de stagiaires de l’IUFM, présentés par A. Davisse et J.Y. Rochex, CRDP de Créteil (1995), pour s’attacher à reconnaître ce qui fait que certain-e-s écoutent et d’autres non.

« Jongler avec les différences pour combattre les inégalités », nous propose le danseur José Montalvo. Face aux inégalités, en effet, si l’école ne peut pas tout, elle ne peut pas rien, mais ni l’égalité filles – garçons en EPS, ni la réussite scolaire de tous, ne se gagnent en faisant simplement « vivre ensemble » les élèves. Au nom de l’égalité, faire comme si les différences, face aux contenus culturels, n’existaient pas contribue, en fait, à les ossifier. L’objectif que les élèves, égaux et différent-e-s, apprennent vraiment, tous/toutes, et ensemble, est au cœur de la bataille actuelle. Il faut défendre la mixité, et, bien sûr, le collège unique, mais les yeux ouverts sur le défi que l’une et l’autre constituent, notamment en terme de formation, car on ne saurait attendre que les enseignants construisent isolément (chacun-e dans sa classe) les outils nécessaires, notamment en termes de contenus d’enseignement.

Annick Davisse
Inspectrice Pédagogique Retraitée

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