À droite toute ? L'école menacée par les idéologies réactionnaires.,  Numéro 26,  Sophie Abraham

Le frontisme municipal | Entretien avec Sophie Abraham

Si la progression récente du rassemblement national s’est manifestée par la prise d’un nombre conséquent de municipalités (dont les emblématiques Perpignan ou Béziers), le phénomène n’est pas nouveau. On se rappelle les exemples de Vitrolles et Marignane à la fin des années 90. Sophie Abraham, syndicaliste, membre de la FSU-SNUIPP, revient sur le sort des écoles dans les municipalités d’extrême-droite.

Comment les premières municipalités frontistes ont traité des questions scolaires et plus largement des services publics ? Qu’en est-il dans de plus petites villes ?

Tout d’abord, en remarque préalable, je pense qu’il faut relativiser la prise d’un nombre conséquent de municipalités par le Rassemblement National (RN) et plus largement l’extrême-droite en France. Si ce phénomène est en augmentation, il reste heureusement encore limité : 16 communes sur les 34 968 que compte la France, cela reste assez peu, même si c’est déjà beaucoup trop. Les dernières élections municipales ont été en demi-teinte pour le RN puisqu’il a perdu la gestion municipale de trois villes conquises en 2014 (Le Luc, Mantes la Ville et le 7e arrondissement de Marseille) et n’en a gagné que six. Néanmoins, la conquête de Perpignan est une prise de taille car c’est la seule commune de plus de 100 000 habitant·es qu’il compte dans son escarcelle. De manière générale dans l’ensemble des communes du territoire, le nombre global de ses élu·es à ce niveau est en net recul (840 élu·es sur 258 communes aux élections de 2020 contre 1438 sur 463 communes en 2014). Sa volonté d’expansion n’a pas été confortée suite au scrutin municipal de 2020. En revanche, ce qui est très inquiétant c’est que là où il était déjà aux manettes, il a été conforté avec des maires qui ont été reconduits dès le 1er tour et avec un pourcentage de voix significatif (Beaucaire, Béziers, Camaret sur Aigues, Fréjus, Hayange, Hénin-Beaumont, Le Pontet, Villers Cotterêts). Il poursuit ainsi son ancrage dans des territoires où il était déjà installé (Pas de Calais et Vaucluse notamment) et s’implante dans de nouveaux (comme à Moissac dans le Tarn et Garonne). Cette assise territoriale est un des éléments qui lui permet de développer un ancrage local qui lui faisait défaut pour marquer des points dans ses scores électoraux nationaux, notamment lors du scrutin législatif.

Concernant la manière dont les premières municipalités frontistes (ou d’extrême-droite avec celles gérées par la Ligue du Sud) ont traité les questions scolaires et les services publics de façon plus générale, elle a souvent été frontale et brutale. Frontale et brutale vis à vis des personnels (des écoles, périscolaires, sociaux éducatifs, agent·es des services publics…), de leurs représentant·es mais aussi des parents d’élèves et des usager·es. En opérant des distinctions très fortes entre les citoyens·nes selon leur origine sociale, ethnique, religieuse et en assumant, dans les limites qui lui sont imposées par le cadre légal, des discriminations entre iels sur ces bases. Elle a souvent été émaillée de scandales et de malversations financières. Certain·es élu·es ont été condamné·es en justice depuis, parfois à plusieurs reprises, et ces pratiques ont été largement pointées par les médias.

Les attaques contre l’école ont pu être directes comme des coupes budgétaires importantes dans les crédits de fonctionnement ou d’investissement, dans les effectifs des personnels territoriaux travaillant dans les écoles ou dans le cadre périscolaire (suppression de postes d’ATSEM, de personnels d’animation), un entretien des locaux scolaires insuffisant conduisant parfois à la mise en danger des personnels et des enfants[1]https://www.leparisien.fr/faits-divers/beziers-le-toit-de-l-ecole-s-effondre-14-blesses-legers-29-05-2018-. C’est passé aussi par la remise en cause de certains dispositifs comme l’aide aux devoirs, les études dirigées, les classes de découverte ainsi que par une volonté d’ingérence dans les pratiques pédagogiques des équipes, volonté qui s’est le plus souvent heurtée à la résistance des enseignant·es. Des personnels ont pu faire l’objet de pressions, d’intimidations, voire de menaces.

Mais il y eut aussi des attaques plus indirectes qui ont impacté les usager·es, en particulier les plus défavorisé·es, celles et ceux qui ont des origines étrangères ou supposées telles, ou les musulman·es ou supposées tel·les. Comme par exemple, la remise en cause de la gratuité ou l’augmentation des tarifs de la cantine, de l’accueil périscolaire ou du transport scolaire. Ou encore le refus d’inscrire les enfants de parents qui ne travaillent pas. Mais c’est aussi la suppression des repas de substitution pour les enfants qui ne mangent pas de porc, voir l’imposition d’un repas avec du porc un jour par semaine.

De manière générale, les élu·es du RN se sont attaqué·es à tout ce qui permet de créer du lien social, de développer différentes formes de solidarité pour opposer les populations entre elles et souvent au détriment des publics les plus défavorisés. Iels ont souvent supprimé ou diminué les subventions aux Centres Communaux d’Action Sociale (CCAS) ou aux associations solidaires ou qui agissent en faveur des droits de toutes et tous et luttent contre les discriminations (secours populaire, LDH, Planning Familial…) et installé des associations « maison » ayant des pratiques discriminatoires. Des différences importantes de traitement ont pu aussi être constatées entre les quartiers (centre-ville privilégié au détriment des quartiers populaires) en matière de rénovation urbaine, d’équipements, d’entretien…

Dans beaucoup de communes l’accès aux services publics s’est dégradé du fait de la suppression d’emplois d’agent·es, de la baisse des budgets de fonctionnement notamment pour redéployer les moyens sur la police municipale, son équipement et sur la surveillance (multiplication des moyens de vidéosurveillance). La délégation de nombreuses missions de service public au privé couplée à des pratiques clientélistes ont engendré des dépenses plus importantes. Les personnels ont subi un management autoritaire et leurs droits ont subi des atteintes importantes, en particulier pour celles et ceux qui se sont opposé·es à cette gestion : remise en cause du temps de travail, des congés, pénalisation des absences, attribution de primes à la tête du client, non-renouvellement des départs en retraite, développement du recrutement contractuel et précaire, clientélisme…

Quelles évolutions au cours du temps de cette gestion ?

Même si les scandales financiers des municipalités gérées par l’extrême-droite font moins les gros titres de la presse qu’auparavant, il n’y a pas de changement majeur dans cette gestion mais plutôt une continuité plus discrète. Même si le « pas de vague » est le nouveau credo des élu·es, à la lecture des trois tomes de « Lumières sur les mairies brunes »[2]Ouvrage en 3 tomes de VISA compilant de façon chronologique les faits et méfaits de l’extrême droite entre 2014 et 2020 aux éditions Syllepse. on constate une forme de continuité dans leur gestion.

Les mairies frontistes ou d’extrême-droite véhiculent toujours une vision passéiste et orientée de l’école, de la culture et de la société avec la volonté de propager son idéologie nauséabonde, rétrograde, raciste, sexiste (influence sur le contenu des fonds des médiathèques, détournement des médias et des outils de communication, volonté d’influencer les choix pédagogiques des équipes, refus de subventions pour des associations œuvrant en faveur de l’égalité femmes/hommes comme le Planning Familial). Elles réinterprètent l’histoire selon leur « roman national » en instrumentalisant ou en détournant des lieux ou des temps de commémoration (refus de commémorer les événements historiques en lien avec l’esclavage) ou encore en renommant des rues. Elles portent régulièrement atteinte à la laïcité (installation de crèches de Noël) ou l’instrumentalisent à des fins racistes (suppression des repas de substitution dans les cantines scolaires). Elles utilisent aussi leur budget de communication au service de leur idéologie et à des fins de propagande.

Pour finir, elles cherchent à saper par tous les moyens possibles toute forme d’opposition politique, associative, syndicale (restrictions à la diffusion de tracts syndicaux, remise en cause de l’attribution de locaux syndicaux) ou citoyenne.

En revanche, ce qui est inquiétant c’est que la presse relate moins qu’avant ces méfaits et qu’il y a une forme d’acceptation passive de cette gestion par une partie de la population puisqu’un certain nombre d’élu·es ont été reconduit·es malgré leur bilan calamiteux.

Ce qui montre que le travail de vigilance, de mise à jour de cette gestion néfaste, d’information et de sensibilisation de l’opinion publique est à poursuivre. Il faut continuer à multiplier toutes les formes d’action permettant de dénoncer ces situations.

Comment le mouvement social s’est-il organisé face à cela ? Quel est le niveau de prise en charge de ces questions par le mouvement social aujourd’hui ?

Après la création de l’association de Vigilance Initiatives Syndicales Antifascistes en 1996, le mouvement social a continué de s’organiser à différents échelons pour lutter contre la progression de l’extrême-droite. En 2014, un collectif intersyndical unitaire a été créé « Uni·es contre l’extrême droite, ses idées, ses pratiques » regroupant CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL et FIDL. Plus récemment, un collectif intersyndical de lutte contre l’extrême-droite a été créé dans l’éducation nationale[3]https://www.education-contre-extreme-droite.fr. Il regroupe la CGT éduc action, Sud éducation, FSU, UNSA, SGEN-CFDT. Il a mené une campagne de sensibilisation à destination des personnels sur l’extrême-droite et l’école. La progression des idées de l’extrême-droite n’épargne aucun milieu professionnel même si dans l’éducation nationale elle est contenue. On constate néanmoins une progression, notamment chez les personnels de catégorie C de la Fonction Publique et notre responsabilité syndicale est de tout mettre en œuvre pour contrer cette progression.

Au-delà de ces impulsions nationales nécessaires, le mouvement social s’organise au plus près du terrain avec l’implication de militant·es issu·es de différents syndicats dans les Observatoires départementaux intersyndicaux des politiques et des pratiques municipales de l’extrême droite ou dans des collectifs locaux de lutte contre l’extrême-droite (CODEX : collectif ou coordination contre l’extrême droite). Ces collectifs sont parfois élargis localement à des associations et des partis politiques de gauche.

Dans de nombreuses communes, de nombreuses actions sont menées : rassemblements, communiqués de presse communs, conférence de presse, pétitions mais aussi de nombreuses initiatives visant à informer, former, réaffirmer les valeurs d’ouverture et de solidarité (diffusion de tracts, stages syndicaux, initiatives publiques et solidaires…). Mais ce sont aussi des interventions dans les instances représentatives et dans les conseils municipaux pour contrer les projets destructeurs. Ou encore des actions en justice qui ont pu parfois aboutir favorablement.

Quelles sont les évolutions les plus récentes et marquantes dans la gestion des municipalités RN ou d’extrême-droite ?

Malgré la volonté du RN d’apparaître comme un parti normalisé, institutionnalisé, sa dédiabolisation est un leurre. Certes les élu·es cherchent à faire le moins de vagues possible mais leurs agissements restent toujours marqués par leur racisme, leur autoritarisme, leur antisyndicalisme, leur obsession sécuritaire, la haine des pauvres et des étranger·es. Mais surtout les médias contribuent à leur normalisation en leur donnant régulièrement la parole et en évoquant moins qu’avant leurs agissements dans la presse.

Ce qui est inquiétant c’est que la banalisation des idées de l’extrême-droite et de ses élu·es contribue à une baisse de vigilance sur le terrain et certain·es pensent qu’il faut désormais composer avec cette formation politique. La porosité des idées de l’extrême-droite à d’autres composantes du champ politique n’aide pas à mettre en évidence le danger qu’elle constitue pour la démocratie.

La période du COVID a impacté les outils de vigilance et de dénonciation. Au regard des récents résultats électoraux du RN aux dernières présidentielles et législatives et de la fragilisation du « front républicain » redynamiser collectivement ce travail de dénonciation des idées et pratiques de l’extrême droite pour regagner du terrain sur celle-ci est un enjeu majeur. Il faut continuer à affirmer nos valeurs de justice, de solidarité, antiracistes et montrer que des alternatives existent. Recréer de l’espoir partout où l’extrême-droite s’emploie à semer les haines et la désespérance.

Notes[+]