Fabienne Maillard,  Numéro 33,  Que fait l’économie 
de la connaissance aux savoirs ?

L’adéquation 
formation-emploi 
pour répondre aux besoins du marché du travail : une fiction 
très instrumentalisée

L’éducation et la formation sont régulièrement convoquées pour mieux faire correspondre les offres et les demandes d’emploi et fluidifier le fonctionnement du marché du travail. Mise en cause en pratique, la tentation adéquationniste a néanmoins pris beaucoup d’ampleur ces dernières années car elle justifie a priori une réforme après l’autre.

Bien que la transformation rapide des emplois et la disparition en chaîne de nombreux métiers face au développement incessant de nouvelles technologies et, désormais, de l’intelligence artificielle, figurent régulièrement dans les bilans des travaux de prospective de France Stratégie, l’appel à une adéquation plus systématique entre éducation, formation et emploi est inscrit dans les discours des responsables politiques, jusqu’au plus haut niveau. L’argument qui justifie cette expansion de l’adéquationnisme tient à la nécessité de mieux prendre en compte les besoins des employeurs et de mieux assurer l’insertion des personnes en quête d’emploi, quels que soient leur parcours et leur âge. Mais quelles sont les vertus de cette adéquation, dont les scientifiques s’appliquent régulièrement à dire qu’il s’agit d’une fiction ?

Un adéquationnisme qui résiste malgré des mises en cause récurrentes

Depuis les travaux de Pierre Naville sur l’orientation et sur la formation professionnelle, qui montrent les dimensions idéologique et opportuniste de la quête, affichée par les politiques publiques, de liens étroits entre ce qui relève de l’éducation et de la formation et ce qui relève de l’emploi, les mises en cause de cette quête d’adéquation entre deux mondes très différents n’ont pas cessé. La notion de « besoins » fait partie d’une rhétorique forte en surface mais fragile sur le fond, tant ces dits besoins sont difficilement discernables, instables, et différents selon que l’on est employeur, personne en formation, individu en quête d’emploi. De même que ce n’est pas le titre qui fait le poste, comme le soulignent Bourdieu et Boltanski dans un article de 1975, les emplois sont loin d’être tous alimentés par des personnes qui y sont formellement préparées. C’est vrai dans le secteur privé comme dans le secteur public, les pratiques de recrutement obéissant à des logiques souvent peu rationnelles – ou dont la rationalité n’est pas celle qui est affichée.

Outre un ouvrage de référence dirigé par Lucie Tanguy et publié en 1986, L’introuvable relation formation-emploi, les travaux du Céreq mettent régulièrement en valeur la diversité des modes d’insertion des sortants du système éducatif et des emplois qu’ils occupent. Si la détention d’un diplôme est devenue un élément déterminant de l’accès à l’emploi, ce qui concerne désormais tout aussi bien les débutants que les actifs expérimentés, la spécialité de ce diplôme est souvent loin d’ouvrir les portes identifiées a priori. Plusieurs éléments expliquent cette distorsion : la conjoncture économique, les stratégies de recrutement des employeurs, différentes selon les secteurs d’activités comme selon les entreprises et les emplois à pourvoir. S’y ajoutent les caractéristiques individuelles des personnes en quête d’emploi : âge, sexe, diplômes, couleur de la peau, lieu de résidence, etc. La non adéquation entre formation et emploi peut également venir du refus des personnes d’exercer les activités pour lesquelles elles ont été formées. Si l’on se réfère au turn-over qui frappe les secteurs du bâtiment comme de l’hôtellerie-restauration, où les jeunes en formation ne manquent pas, il est clair qu’il ne suffit pas de former pour alimenter la main d’œuvre réclamée ici et là. Des emplois peuvent rester vacants même en période de chômage ou de précarité. Si la liberté de choisir son avenir professionnel n’existe pas, contrairement à ce que promeut la loi éponyme de 2018 sur la formation professionnelle, il est encore possible de refuser d’occuper des emplois en lien avec la formation reçue et les diplômes détenus.

En dépit de ces constats régulièrement réitérés, sachant qu’une personne sur deux en moyenne occupe un emploi en lien avec sa formation, la tentation adéquationniste conserve un certain attrait auprès des responsables politiques, avec cependant plus ou moins de force selon les périodes. Bien que Lucie Tanguy estime par exemple que les années 1960 représentent un moment particulièrement fort de l’adéquation éducation/emploi, dont rend compte à ses yeux la « nomenclature des niveaux de formation » qui met en corrélation des niveaux de diplômes et des niveaux d’emploi, cette période est aussi celle de la massification du second degré. Or, pour généraliser l’accès au collège, l’enseignement professionnel est transformé et le CAP (certificat d’aptitude professionnelle), diplôme emblématique de la qualification ouvrière et sélectif à l’entrée comme à la sortie de formation, change de curriculum… et de public. L’enseignement professionnel devient par conséquent une voie « de relégation » réservée en partie aux élèves en difficultés, ce qui aura des effets sur la reconnaissance de ses diplômes sur le marché du travail. En 1985, c’est également au nom de l’emploi que le baccalauréat professionnel voit le jour, même si les chercheurs ont non seulement montré que la demande (faible) des entreprises ne portait pas sur ce diplôme mais aussi que l’espace de qualification du bac pro était et reste flou. C’est surtout pour contribuer à la réussite de l’objectif de conduire 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat que ce diplôme a été créé, une telle ambition s’avérant impossible à atteindre avec les seuls baccalauréats généraux et techniques, tout du moins dans le cadre du régime de démocratisation ségrégative qui caractérise, selon Pierre Merle, le système éducatif français.

Si l’approche par les compétences, désormais déployée dans l’ensemble des diplômes et certifications existants, s’inscrit également dans une volonté de rapprocher système productif et système éducatif, le flou qui désigne ces compétences et les difficultés qu’éprouvent leurs concepteurs pour les référer à un niveau de diplôme bien identifié montrent la dimension erratique des projets adéquationnistes. Omniprésentes, les compétences transversales peuvent être tellement générales qu’elles en deviennent dépourvues de contenu, et il peut être difficile de distinguer celles qui relèvent d’un CAP ou d’un master lorsque le même lexique est mobilisé. Pour compléter et légitimer ce modèle, de nouvelles compétences voient sans arrêt le jour au point de rallonger une liste déjà bien fournie et pas toujours très explicite : cognitives, académiques, non académiques, sociales, techniques, comportementales, émotionnelles… lesquelles se déclinent à leur tour en compétences diverses histoire d’identifier chaque catégorie. La possible dilution des savoirs dans des compétences qu’on ne peut évaluer qu’en situation, autrement dit via des performances observables, pose également problème. L’appel à l’adaptabilité, l’employabilité, la mobilité… dédié à faire de chacun l’entrepreneur de sa carrière voire de son parcours de vie tout entier, est-il vraiment compatible avec des séries de compétences dont l’étendue peut donner le vertige ? C’est néanmoins « Vers une nouvelle société de compétences » que tend la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel du 5/09/2018, dite « Avenir », ce qui est un bien grand mot.

L’adéquation formation-emploi : un argument de réforme auto-suffisant

La persistance de l’adéquationnisme apparaît d’autant plus étonnante qu’elle va de pair avec une certaine constance des erreurs dans les prévisions d’emplois. Si les travaux de prospective que produit France Stratégie font désormais preuve d’une certaine prudence après les démentis apportés à certaines publications par des politiques publiques reportant l’âge de départ en retraite, une pandémie mondiale ou une guerre en Europe, les responsables politiques ne font pas toujours preuve des mêmes réserves. En 2018, dans le dossier de presse dédié à la loi « Avenir », Muriel Pénicaud, ministre du Travail, annonce que « 50 % des emplois seront transformés dans les 10 ans qui viennent, 10 à 20 % seront créés, autant vont disparaître ». Le rapport d’information du Sénat du 28/11/2019, « Demain les robots : vers une transformation des emplois de service », estime « qu’environ 9 % des emplois pourraient disparaître dans l’OCDE du fait de la robotisation et l’adoption d’outils d’IA remplaçant le travail humain ». Plus tard, en 2024, France Travail annonce sur son site que « 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore »1. Quant à la ré-industralisation voulue par le Président de la République, elle subit quelques doutes dans le rapport publié par France Stratégie en mars 2022 sur « Les métiers en 2030 ». Et si l’avant-propos signé par Gilles de Margerie, Commissaire général de France Stratégie, et par Michel Houdebine, directeur de la DARES (ministère du Travail) souligne que « Ne pas bien équilibrer ces offres et ces demandes [d’emploi], c’est courir le risque que l’ajustement se fasse au détriment de la croissance, et entrave la baisse du chômage », le contenu du rapport est bien moins alarmiste. Il précise ainsi, p. 117, que les « déséquilibres envisageables  » sont qualifiés de partiels car in fine les mobilités entre métiers, les flux d’immigrés, de chômeurs et d’inactifs devraient contribuer à équilibrer l’offre et la demande de travail par professions ». Entre le discours politique et le discours savant, l’écart est notable.

Si ces contradictions et ces erreurs répétées invitent à la circonspection, elles ont cependant l’intérêt de montrer que l’adéquationnisme répond moins à des enjeux d’éducation, de formation et d’emploi qu’à une volonté de fournir un argument de réforme indiscutable. L’examen des réformes de l’enseignement professionnel le montre : faire appel aux besoins du marché du travail et à l’insertion des jeunes permet de justifier une réforme après l’autre, même lorsque leurs orientations divergent. L’adéquation récemment prônée par le Président de la République, qui souhaite que les jeunes de la voie professionnelle soient formés au plus près des besoins des entreprises locales tout en contribuant à ré-industraliser la France, signale une nouvelle fois cet usage pragmatique de l’adéquationnisme. Ce projet va en effet à l’encontre de la politique menée jusque-là, centrée sur l’élimination des diplômes industriels et sur la promotion de la mobilité professionnelle comme géographique. Il compte sur des entreprises aux projets et à la santé financière difficilement prévisibles, et sur une jeunesse qui serait désireuse d’exercer des métiers peu prisés sans s’éloigner du domicile familial. Qui plus est, sans incorporer une notion importante : le temps. Il faut en effet deux ans pour obtenir un CAP, trois ans pour un bac pro, cinq pour un BTS. Les employeurs attendront-ils l’arrivée de ces jeunes sur le marché du travail ? Accepteront-ils de les embaucher alors que d’autres catégories de main d’œuvre peuvent être disponibles ? Quant aux diplômés, envisageront-ils ce qui pourrait être assimilé à une assignation à résidence, en courant le risque d’une délocalisation d’entreprise, d’une nième fermeture, évènements qui ont marqué de nombreux territoires et y ont laissé des traces comme dans la mémoire de leurs habitants ? Quelles compétences leur serviront alors, pour faire quoi et où ?

Fiction qui se passe d’argumentaire, l’adéquationnisme présente de nombreux avantages pour justifier une réforme, quel qu’en soit le projet. Passer par les diplômes, et pas seulement par l’éducation et la formation, lui donne une légitimité difficile à mettre en cause. Les diplômes constituent ainsi des instruments de l’action publique d’autant plus efficaces qu’ils sont déclarés « professionnels ».

Fabienne Maillard
Professeure des universités
Université Paris 8, CIRCEFT-ESCOL

  1. « L’intelligence artificielle et les métiers de demain », consultée le 6 sept 2024. URL : https://www.francetravail.fr/actualites/le-dossier/les-metiers-de-demain.html ↩︎