Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Hugo Harari-Kermadec,  Numéro 35

Nouvelle accélération de la marchandisation 
de l’enseignement
supérieur français

L’enseignement supérieur français subit un processus de marchandisation tous azimuts. Premièrement, la part du privé, en particulier à but lucratif, a explosé depuis 2019. Deuxièmement, depuis 2004, les frais d’inscription (en milliers d’euros) ont augmenté dans les établissements publics. Enfin, une « mise en marché  » plus structurelle découle de l’autonomie budgétaire des universités depuis 2009, qui les met en concurrence entre elles pour obtenir des financements.

L’enseignement supérieur français a longtemps été organisé comme un service public, avec ses spécificités, en particulier la dualité universités/grandes écoles, mais laissant très peu de place au privé, bien moins que dans le primaire et le secondaire. Depuis les années 2000, cependant, des politiques prudentes mais cumulatives concourent à sa marchandisation sous plusieurs formes. Sans qu’aucune privatisation n’ait lieu, l’enseignement supérieur fonctionne de plus en plus comme un marché, sur lequel les étudiant-es achètent des diplômes et les personnels, enseignants ou non, produisent de la valeur plutôt que de la connaissance.

L’explosion de l’enseignement supérieur privé

Le premier ressort de la marchandisation réside dans la place faite au privé à but lucratif, qui explose compte tenu, d’une part, de la limitation de l’offre dans les universités et, d’autre part, de la solvabilisation de la demande grâce au financement public massif de l’apprentissage.

En effet, depuis la mise en place de Parcoursup avec la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (ORE) en 2018, l’accès à l’enseignement supérieur est limité, introduisant de fait une sélection1, y compris dans les filières dites « non-sélectives  ». Une demande d’enseignement supérieur, non satisfaite par l’université, est ainsi constituée. À l’entrée en master, le couperet est encore plus brutal, la sélection étant déjà pratiquée depuis longtemps : le nombre de diplômés de licence est bien supérieur au nombre de places en master. La création de la plateforme MonMaster en 2023 renforce encore la tension en créant une concurrence nationale, chaque diplômé-e de licence étant invité-e à candidater à de nombreux master, les places dans son université d’origine pouvant être attribuées à des candidat-es provenant d’une université à l’autre bout de la France, ou du privé, ou de l’étranger.

Une demande d’enseignement supérieur c’est bien, une demande solvable, c’est mieux. La loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel  » de 2018 augmente considérablement les moyens publics disponibles pour payer des frais d’inscription, y compris à des établissements d’enseignement supérieur privés à but lucratif, sans la moindre contrainte préalable sur la qualité de cet enseignement et presque sans contrôle a posteriori. C’est qu’il s’agit d’une politique de l’emploi, confiée au ministère du Travail, et non d’une politique d’enseignement supérieur. La loi de 2018 offre ainsi jusqu’à 8 000€ et des exonérations de cotisation sociale à toute entreprise qui embauche un apprenti, en alternance entre cette entreprise et un établissement d’enseignement supérieur. On assiste alors à un doublement du nombre d’apprentis entre 2019 et 20232. Les finances publiques ont été très fortement mobilisées, à hauteur de 16,8 milliards d’euros par an3, soit l’équivalent du financement accordé à l’enseignement supérieur et à la recherche universitaire (15,2 milliards en 2024). Un double effet d’aubaine, pour les entreprises qui bénéficient d’une main d’œuvre presque gratuite, et pour les institutions privées à but lucratif, qui peuvent alors demander des frais d’inscription, payés par l’entreprise grâce aux subventions publiques, et n’assurer qu’un enseignement minimal puisque l’essentiel est de fournir une inscription qui permet le statut d’alternant. La plupart de ces institutions ne demandent aucune reconnaissance au ministère de l’enseignement supérieur.

Hausse des frais d’inscription

Deuxièmement, la marchandisation passe par l’augmentation des frais d’inscription, y compris dans les établissements publics, parfois jusqu’à plusieurs milliers d’euros. Cette augmentation repose sur la stratégie des petits pas, préconisée par Philippe Aghion et Elie Cohen en 2004. Ils recommandaient d’éviter toute augmentation générale des frais, par peur d’un large mouvement étudiant au profit de hausses partielles et progressives.

C’est à Sciences Po Paris qu’est revenu de faire le premier pas dès 2004, avec l’introduction de tout un système de frais d’inscription progressifs, c’est-à-dire dépendant du revenu des parents4. Les autres Instituts d’études politiques (IEP) ont suivi5, de même que des grandes écoles d’ingénieurs6. L’Université Paris 9-Dauphine a été la première université à augmenter ses frais, grâce à son statut dérogatoire de grand établissement7.

Plus large encore, la « différenciation  » des frais d’inscription pour les étrangers extra-européens par le plan cyniquement nommé « Bienvenue en France  » introduit des frais élevés dans toutes les formations pour les étudiants étrangers non européens8. Cette hausse discriminatoire des frais d’inscription a soulevé une mobilisation large de la communauté universitaire, qui a permis de sortir les doctorant-es du plan, et gagner du temps dans la mise en œuvre.

L’économiste Robert Gary-Bobo proposait en 2016 « une augmentation massive des frais d’inscription »9, grâce au développement du crédit. Les prêts en question, « à remboursement conditionnel  », ne seraient remboursés que lorsque l’ancien étudiant aurait atteint un seuil minimal de revenu. Ce mécanisme, supposé rassurer l’étudiant et lui permettre de s’endetter, serait sans risque pour les banques, les prêts étant garantis par l’État. Il s’agit pourtant bien d’un fardeau pour les étudiants, mais aussi pour l’État. C’est qu’avec la multiplication des anciens étudiants incapables de rembourser, la garantie financière finit par coûter plus cher qu’un financement direct des universités sans frais d’inscription par subvention publique. C’est ce qui attend l’Angleterre depuis la généralisation de ce système10.

La première étape préconisée dans cette note est déjà en cours avec l’éclosion de nombreux « bachelors  » payants. Le « bachelor  » de Polytechnique11 en 2018 est le premier à avoir obtenu la reconnaissance d’un grade de licence, un diplôme qui était jusque-là réservé aux formations universitaires soumises aux frais d’inscription nationaux, encadrés et modiques. A l’heure d’écrire ces lignes, en juillet 2025, un projet de loi « Modernisation et régulation de l’enseignement supérieur  » prévoit pour la première fois la possibilité de donner un agrément aux établissements privés pour que leurs diplômes valent automatiquement grade de licence ou de master.

Les réductions budgétaires se sont accompagnées d’un chantage du ministère : si vous voulez un soutien de l’État, vous devez de votre côté chercher des ressources propres. De fait, la prétendue autonomie des universités est en réalité une façon de leur faire assumer localement la responsabilité de la hausse des frais d’inscription, conformément à la stratégie des petits pas, plutôt que de passer par un décret national de hausse homogène qui pourrait conduire à une mobilisation étudiante.

L’échelle locale est d’autant plus pertinente, pour avancer l’agenda de marchandisation, que la hausse des frais d’inscription peut se faire bien plus intensément dans certains établissements, ceux qui recrutent dans les populations les plus aisées. C’est ainsi qu’on retrouve principalement des grandes écoles dans les établissements ayant pris de l’avance : les Instituts d’Études Politiques, les écoles d’ingénieurs publiques, ou encore l’université Paris-Dauphine, mais aussi des formations élitistes au sein d’universités.

Les frais d’inscription sont donc une prime à la sécession scolaire. Plus l’établissement est socialement ségrégatif, plus il peut collecter des frais d’inscription élevés. C’est encore plus vrai quand les frais sont modulés suivant le revenu des parents, puisqu’ils peuvent alors monter très hauts pour les étudiants issus des ménages les plus favorisés12. C’est bien ce modèle, appelé frais progressifs ou modulables, qui est à la mode en 2025 dans les rapports appelant à la hausse des frais.

À l’inverse, pour les établissements qui prennent réellement en charge l’accès des classes populaires à l’enseignement supérieur, les frais d’inscription ne peuvent rien apporter de significatif puisque les familles n’ont pas les moyens de payer. À moins de passer à l’étape suivante : l’endettement étudiant. C’est alors le remboursement du prêt étudiant qui est modulable. Dans les pays qui ont totalement marchandisé l’enseignement supérieur (Chili, Australie, Angleterre, Etats-Unis, Singapour…), la dette étudiante est colossale, uniquement dépassée par les prêts immobiliers.

A la suite de tous ces petits pas, les frais ont bien avancé, horizontalement en touchant de plus en plus d’étudiant-es, et verticalement, les hausses se cumulant d’année en année pour une même formation. Dans son rapport de novembre 2018 sur les frais d’inscription, la Cour des comptes en vient ainsi à relever que « cette différenciation des droits à l’œuvre au sein de l’enseignement supérieur ne s’est pas inscrite dans une orientation assumée par les pouvoirs publics […] cependant, de nombreux établissements publics ont, dans ce même contexte, utilisé les droits comme des instruments financiers à part entière dans une stratégie d’accroissement de leurs ressources propres ». Ces ressources propres sont au cœur d’une troisième dynamique de marchandisation.

Mise en marché par l’autonomie budgétaire

Une troisième forme de marchandisation, la « mise en marché  », passe par des transformations plus structurelles. Elle découle de l’autonomie budgétaire consécutive à la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007, qui permet de les mettre en concurrence entre elles pour obtenir des financements. Cette concurrence se transmet aux échelles inférieures, en particulier les facultés, les laboratoires et même les universitaires individuels13, poussés à répondre à des appels à projets, soit l’équivalent d’un appel d’offres sur un marché public. Ainsi, on réduit progressivement la part du financement récurrent, au profit des financements concurrentiels, qui miment le marché. Le passage des universités aux « responsabilités et compétences élargies en matière budgétaire  » (RCE), s’est accompagné d’un doublement14 des capacités d’autofinancement, qui s’apparentent à une sorte de bénéfice ou de surproduit de l’activité universitaire, disponible pour être réinvesti.

Chaque établissement est ainsi amené à chercher des ressources propres pour se développer, d’autant qu’il faut faire face à l’augmentation du nombre d’étudant.e.s. C’est que les subventions de l’État n’ont pas suivi la démographie étudiante : en euros constants, le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche est passé de 12,4 milliards en 2008 à 13,4 milliards en 2018, alors que les effectifs étudiants passaient de 2,2 millions à près de 2,7 millions. On obtient donc sur la période une chute du financement par étudiant de pratiquement 10%. Et 10% de plus depuis 2018. La situation s’est encore aggravée en 2024, quand le gouvernement a imposé aux universités de prendre à leur charge des hausses de coûts qu’il avait lui-même décidés15 et mis en déficit les deux tiers des universités. Pour la première fois, la subvention de l’État ne suffit même plus à payer les salaires.

On le comprend, l’autonomie budgétaire est très fictive. Le gouvernement contrôle toujours les budgets des établissements, mais sans en assumer la responsabilité, qu’il peut rejeter sur les établissements. Les difficultés budgétaires des universités s’expliquent pourtant avant tout par la sociologie des populations étudiantes : ce sont les universités initialement les plus populaires et les moins bien dotées qui ont assuré l’essentiel de l’effort, en augmentant leurs effectifs en licence. Les universités du centre des grandes métropoles se sont au contraire plutôt développées en master, là où les étudiants et surtout les étudiantes16 d’origine populaire n’accèdent pas et où la hausse des frais d’inscription est plus simple. Elles ont également pu bénéficier d’un meilleur soutien financier de leurs régions (dont l’enseignement supérieur est une compétence), plus riches que les régions sans grande métropole. Mieux, elles ont pu obtenir d’imposants financements dits « d’excellence  »17. La montée en puissance des financements concurrentiels, sur appels à projets, et en particulier les Programmes Investissements d’Avenir (PIA) dotés de 57 milliards d’euros, se concentrent sur un nombre très restreint d’établissements. Une dizaine d’établissements a bénéficié des plus importants financements, les Initiatives d’excellence (Idex), approchant le milliard d’euros pour les plus gros (Saclay, Sorbonne université). La concurrence n’a donc rien de libre ni de non-faussé, au contraire, elle vise explicitement à renforcer des champions nationaux18.

Conclusion

La marchandisation a donc bien avancé et le contexte est très favorable à transformer l’essai, en laissant ce qui reste de service public gratuit, ou presque, s’éteindre de lui-même, faute de moyens. Pourtant, un autre enseignement supérieur est possible, ce que les politiques menées montrent, en creux. D’une part, la seule crainte d’une mobilisation étudiante a un poids politique suffisant pour être au cœur de l’attention des dirigeants, et pour étaler sur plus de 20 ans la hausse des frais d’inscription, encore très loin d’être achevée. D’autre part, les moyens publics sont là, puisque le gouvernement est prêt à mobiliser des dizaines de milliards pour l’apprentissage. Il suffirait de les affecter autrement pour assurer un droit effectif à un enseignement supérieur de qualité, public et gratuit.

Hugo Harari-Kermadec
Université d’Orléans – ERCAE et IDHES – ENS Paris-Saclay

  1. L’ancien premier ministre Édouard Philippe le dit explicitement aux mardis d’ESSEC, le 18 mai 2021, dans une intervention mettant en avant le rôle des mobilisations sociales, ou de leur absence, dans l’agenda gouvernemental. ↩︎
  2. D’à peine 500 000 à plus de 1 million. ↩︎
  3. Cf. Cour des comptes, 7 juillet 2023. URL : https://www.ccomptes.fr/fr/documents/65357 ↩︎
  4. L’échelle des frais montait alors jusqu’à un plafond, pour les étudiants les plus riches, de 4 000 €. Après ajout de barreaux et rehaussements successifs, le plafond atteint désormais, en 2025, 14 720 € en Bachelor (3 premières années) et 20 380 € en master. ↩︎
  5. 4 359 € à Strasbourg, 6 615 € à Bordeaux, 6 400 € à Lille et 8 200 € à Rennes en 2025. ↩︎
  6. 3 200 € à Télécom Paris, 3 500 € à Centrale Supélec (5 900 € pour les élèves non-européens), 4 150 € aux Mines de Paris (6 350 € pour les non-européens), jusqu’à 27 900 € dans certaines formations communes à Polytechnique et HEC, etc. ↩︎
  7. Désormais largement répandu, après les regroupements d’établissements dans le cadre des politiques d’excellence, voire plus bas. ↩︎
  8. Les frais d’inscription pour les étudiant.es français.es et européen.nes s’élèvent ainsi à 160 € en licence et 240 € en master, contre respectivement 2 770 € et 3 770 € pour les étudiant.es extra-communautaires. ↩︎
  9. Entre 4 000 et 8 000 euros à l’université et jusque 20 000 euros pour les étudiants en grandes écoles. ↩︎
  10. Belfield, Chris, Jack Britton, Lorraine Dearden, et Laura van der Erve, Higher Education funding in England: past, present and options for the future, Institute for fiscal studies, 2017. ↩︎
  11. Pour des frais d’inscription annuels de 12 000 à 15 000 euros. ↩︎
  12. La part d’enfants d’origine favorisée est ainsi passée à Sciences Po de 58% en 2005 à plus de deux tiers aujourd’hui, malgré le développement de programmes de promotion de l’égalité des chances, qui constituent davantage un affichage qu’un outil au service de la démocratisation des formations d’enseignement supérieures élitistes. ↩︎
  13. Hugo Harari-Kermadec, Mélanie Sargeac et Camille Noûs, « Université : la fin d’un système  ? », Revue francaise de pédagogie n° 207(2), p. 79-86. ↩︎
  14. Leyla Blouza, La marchandisation de l’offre des services publics de santé et d’éducation. Une analyse comparée de leurs modes de financement, mémoire de master de l’ENS Paris-Saclay, 2024. ↩︎
  15. Notamment le dégel du point d’indice pour compenser, en partie, l’inflation ; les salaires qui constituent l’essentiel des dépenses d’une université ont donc augmenté sans que la subvention n’augmente. ↩︎
  16. Julien Gossa et Hugo Harari-Kermadec, « Course à l’excellence : un biais de classe évident, un biais de genre en mouvement  ». Travail, genre et sociétés n° 51 (Le genre des pénibilités au travail), 2024, p. 166-171. ↩︎
  17. Harari-Kermadec, Hugo. Le classement de Shanghai. L’université marchandisée. Le Bord de l’eau, 2019 ; Hugo Harari-Kermadec, « Classer, disloquer, marchandiser le monde universitaire  », in L’Université disloquée, Dominique Glaymann (dir.), à paraître. ↩︎