Anne Joulain,  Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Numéro 35

Emploi Scientifique
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alerte rouge

Le 18 avril 2025, Élisabeth Borne lançait l’opération « Choose France for Science  » dont l’objectif est de soutenir l’accueil des chercheurs étrangers. Cette opération de communication, en totale contradiction avec la politique de casse systématique de l’enseignement supérieur public menée par Macron, a choqué toute la communauté scientifique.

Élisabeth Borne, ministre de l’Éducation Nationale et Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche déclarent vouloir accueillir les bras ouverts les chercheures étrangères (états-uniens surtout quand même) « pour faire rempart face aux attaques que subissent les libertés académiques dans le monde  ». Macron a défendu sa vision : « un renforcement d’une recherche libre ; une politique d’innovation et d’attractivité ; des investissements au profit des grands défis scientifiques et technologiques à venir  ». Le ministre Philippe Baptiste souhaite même que la France accueille « des centaines  » de chercheurs !

La France, une terre d’accueil pour les scientifiques empêchées de mener à bien leur recherche ?

Elisabeth Borne garante de la liberté académique des chercheures ? C’est pourtant bien elle qui le 13 juillet dernier sur Radio J affirmait que l’islamo-gauchisme « existe dans la société, donc nécessairement à l’université  ». Sa déclaration aux accents trumpistes alimente la surenchère entre tous les réactionnaires, du RN au gouvernement, et entretient un dangereux climat de défiance contre les chercheures. Pourtant, comme l’avait rappelé son propre ministre de l’enseignement supérieur Philippe Baptiste, « ce terme n’existe pas en tant que terme universitaire, il n’est même pas bien défini, donc cette notion n’existe pas  ». Ce terme est utilisé et publicisé pour disqualifier des travaux de recherche à visée émancipatrice : études sur le genre, les sexualités, les migrations, les formes de domination et les effets à long terme de la colonisation dans les sociétés contemporaines.

Les sciences humaines et sociales ne sont pas seules visées par les foudres gouvernementales. Récemment, une chercheuse en math-info a été écartée d’un poste dans un laboratoire en zone à régime restrictif. Si le Haut Fonctionnaire Défense et Sécurité n’a pas motivé son avis – il n’a pas à le faire – il fait peu de doutes que c’est l’engagement militant de la chercheuse qui lui est reproché. Les organisations syndicales dénoncent l’ »instrumentalisation » du dispositif de « protection du potentiel scientifique et technique  » pour « restreindre les libertés académiques, l’indépendance de la recherche et la liberté d’expression des chercheurs  ».

C’est la même volonté d’intimidation, de contrôle et de mise au pas de la libre expression dans les universités qui a conduit à l’interdiction de plusieurs conférences publiques au sujet de la Palestine. Cette fois, les motifs sont divers : « risque d’atteinte à l’ordre public  », « antisémitisme  » ou « apologie du terrorisme  » pour qualifier des positions en défense des droits du peuple palestinien.

La liberté académique des chercheurs et chercheuses exerçant en France est donc bien fragile…

La France, terre d’attractivité pour les chercheures ?

Les enseignants-chercheurs (EC) ont dû s’étouffer ! De fait leur métier connaît une vraie crise d’attractivité. D’ailleurs le ministère lui-même le reconnaît en réunissant un groupe de travail le 8 mai 2025 « sur l’attractivité RH des métiers de la recherche  ». Les causes sont bien connues : conditions de travail dégradées et salaires ridiculement bas au regard des standards européens. Depuis 20 ans, les réformes se sont succédé : le LMD1 (fin du cadrage national des diplômes – 2002), le « pacte pour la recherche  » (création des agences d’évaluation, développement du financement de la recherche par appels à projets – 2006), la LRU2 (autonomie des universités – 2007), la loi Fioraso (regroupement à deux vitesses des universités, création des IDEX, ISITE etc. qualifiés d’initiatives d’excellence- 2013), la LPR3 (attaque des statuts, multiplication des statuts précaires – 2020). Au fil de ces réformes, toujours opérées sans concertation avec les personnels, les conditions de travail des personnels se sont dégradées, les tâches et les missions se sont accrues par incrémentation. Le travail invisibilisé et l’accroissement des tâches administratives ont bien souvent réduit le temps dévolu à la recherche au temps des congés. La mise en concurrence entre personnels, laboratoires, disciplines, établissements font perdre le sens du travail à de nombreux personnels. Dans le même temps, l’âge moyen de recrutement est passé de 32,7 ans en 2007 à 35,6 ans en 2023. La situation des maitresses de conférences de classe normale (40 % des EC), premier grade des EC, est particulièrement alarmante : leur taux de promotion est divisé par deux en 4 ans et ce sont ceux qui perçoivent le moins de primes.
Ce manque de reconnaissance, en plus d’être injuste, risque de conduire à du découragement, de la démotivation et au final un désengagement des collègues. Le moins que l‘on puisse dire est que depuis 20 ans, les gouvernements successifs ont bien peu contribué à rendre le métier d’enseignant-chercheur attractif. Les collègues états-uniens, s’ils exercent dans les mêmes conditions que leurs collègues titulaires des universités ne seront pas déçus du voyage !

La France pourrait accueillir « des centaines  » de chercheurs ? !

Le ministre Philippe Baptiste pense ainsi résoudre la crise de l’emploi scientifique ? A-t-il lu de près les notes de son ministère ? Le ministère de l’enseignement supérieur a en effet publié récemment une note très instructive sur l’emploi scientifique4. Le nombre d’enseignantes-chercheures en France est resté stable de 2007 à 2023 (avec un maximum en 2013) alors que le nombre d’étudiants a augmenté de 15% sur la période. Le nombre d’heures complémentaires a augmenté de 27% entre 2017 et 2023 ce qui montre bien que le taux d’encadrement est insuffisant pour faire face aux besoins. Et le pire est peut-être devant nous : 11% des EC ont 62 ans et plus et les scénarii prévoient une hausse de 47% des départs définitifs. Le rapport écrit en toutes lettres qu’il faudrait multiplier par 1,23 le rythme de recrutement actuel pour maintenir le taux d’encadrement (déjà insuffisant).

On comprend que l’enjeu (et le danger) est grand : si la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur trois, récemment annoncée par Bayrou, était appliquée elle conduirait à une saignée du nombre d’EC fonctionnaires. Les conditions d’études dans les universités publiques seraient encore dégradées, faisant les affaires de l’enseignement privé à la croissance déjà indécente. Le nombre d’heures complémentaires continuerait à augmenter diminuant d’autant le potentiel de recherche, les conditions de travail se dégraderaient encore, les collectifs de travail s’affaibliraient. Le recul massif de l’emploi statutaire au profit des emplois précaires, CDD, CDI et autres contrats de missions fragiliserait l’autonomie des chercheurs et leur liberté académique. Il est grand temps de renouer avec une politique ambitieuse pour l’enseignement supérieur public et cela passera par la bataille pour l’emploi scientifique.

Anne Joulain
Professeur des Universités à l’Université de Poitiers

  1. LMD : Licence Master Doctorat. ↩︎
  2. LRU : La loi relative aux libertés et responsabilités des universités. ↩︎
  3. LPR : Loi de programmation de la recherche. ↩︎
  4. État de l’emploi scientifique en France, sous-direction des systèmes d’information et des études statistiques (SIES), mai 2025. URL : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/l-etat-de-l-emploi-scientifique-en-france-2025 ↩︎