Quand la connaissance est réduite à sa valeur économique
« La grande industrie sépare la science, en tant que potentialité productive autonome, du travail, et la met de force au service du capital ». Karl Marx1
Nous vivons une grande mutation du champ de la connaissance, sur ses deux pans : l’enseignement et la production des connaissances. Cette mutation a les plus grands rapports avec les transformations en cours du capitalisme et de la société. On ne comprendrait rien aux mutations de l’école, de l’université, des institutions de recherche si l’on ne saisissait pas les processus de transformation du champ de la connaissance dans le capitalisme néolibéral.
Introduction
Que peut dire le sociologue de l’évolution de la connaissance dans une époque aussi particulière que la nôtre ? La connaissance telle qu’elle se crée, telle qu’elle est utilisée, telle qu’elle est diffusée, est un fait social qui ne peut être abordé que dans sa solidarité avec le reste de la société. La question est donc de savoir quelles sont les mutations qui affectent doublement la connaissance et la société, quelles sont les interactions entre les changements observables dans le champ particulier de la connaissance et dans la société globale. Que la connaissance ne soit pas séparable des sociétés et des économies qui la voient apparaître, c’est là quelque chose qui est connu depuis longtemps. Condorcet dans son Tableau des progrès de l’esprit humain et surtout Auguste Comte dans son œuvre entière se sont ainsi efforcés de distinguer des grandes périodes de la connaissance qu’ils ont reliées à des caractéristiques culturelles, politiques, économiques des différents « âges des sociétés ». Plus près de nous et de façon plus précise, Marx a montré comment le capitalisme tendait à assujettir à sa logique d’auto-expansion les ressources de la science. Ce que Marx voyait à l’œuvre dans l’industrie a pris un caractère plus général. Marx avait repéré que le capital enrôlait la science de son époque par ses applications techniques dans la production. La science devenue facteur de production n’était déjà plus cette force qui libère des souffrances et des efforts humains telle qu’elle était apparue durant les Lumières, elle était désormais un instrument de domination au service de l’exploitation qui réduit le travailleur à une fonction auxiliaire de la machine.
Ce propos de Marx pourtant ne couvrait qu’une partie du phénomène, car au même moment où se développait une recherche industrielle appliquée au sein même du secteur privé, l’université, les grandes institutions savantes, les établissements de la recherche fondamentale commençaient leur essor sous l’égide des États-nations en quête de puissance. Marx n’avait pas assez pris en compte l’autonomisation des sphères intellectuelles et économiques, l’existence de mondes sociaux et institutionnels relevant d’éthiques et de principes différents, et ceci dans le cadre d’un secteur public en expansion. Depuis le milieu du XIXème siècle, nous avons assisté à deux mouvements divergents de la connaissance et de la culture, d’un côté un usage de plus en plus intensif et rationalisé de la science dans l’économie capitaliste et de l’autre un développement des savoirs spécialisés et institutionnalisés, relativement autonomes au regard des impératifs de la rentabilité capitaliste. C’est ce qui a d’ailleurs permis le développement de savoirs délibérément éloignés voire hostiles à l’univers capitaliste. L’autonomie toute relative du champ de la connaissance n’a pas été sans un certain aveuglement sur les conditions économiques de cette apparente liberté. C’est cette liberté laissée à l’esprit scientifique dans les grandes universités et les établissements de recherche qui allait modifier en profondeur le socle technique du mode de production capitaliste.
Nous n’en sommes plus là. Cette autonomie relative des sphères de la connaissance et de la culture est mise en question non seulement par la pression externe des milieux économiques mais également par la mutation interne des institutions publiques de production et de diffusion des savoirs. Pour le dire d’un mot, la connaissance est aujourd’hui en train de subir l’une de ses transformations majeures et ceci sous l’effet de la diffusion d’une logique générale d’action publique, le néolibéralisme. Par ce terme, on peut entendre la domination universelle de la norme de la concurrence, l’imposition générale de la forme de l’entreprise et le pouvoir de la finance sur toutes les institutions et activités sociales.
La forme de la connaissance
Nous vivons une époque où la connaissance acquiert une forme dominante à la fois abstraite et générale que l’on pourrait nommer la « forme marchandise de la connaissance ». Nous vivons corrélativement une période où les institutions d’enseignement et de production scientifique prennent la forme générale et abstraite de l’entreprise. La connaissance ne prend pas nécessairement et immédiatement le caractère d’une vraie marchandise au sens où son financement peut dépendre encore et en grande partie de fonds publics. Mais les catégories avec lesquelles il faut désormais penser les normes de sa production et sa diffusion comme les dispositifs institutionnels mis en place relèvent de la valorisation économique de l’activité d’enseignement ou de recherche. La valeur économique devient le critère ultime de la validation institutionnelle et sociale des activités d’enseignement et de recherche. Cela affecte non seulement la finalité de ces activités, mais aussi leurs conditions et leurs formes institutionnelles de production, toutes commandées par une même norme entrepreneuriale. Si la connaissance est modelée par la valeur économique, il convient en effet qu’elle soit produite dans des conditions et selon des formes qui conviennent à la production de cette valeur économique, c’est-à-dire dans des quasi entreprises soumises à la concurrence et régies selon des normes de performance qui sont celles des entreprises du secteur marchand. En d’autres termes, les institutions prennent la forme entreprise. Cela signifie que tous ces établissements doivent être réorganisés à la façon d’une entreprise agissant sur un marché concurrentiel et réagissant aux demandes de l’économie.
La portée pratique de l’économie de la connaissance
Cette imposition de la loi de la valeur économique dans le champ de la connaissance est très précisément formalisée par « l’économie de la connaissance », que l’on pourrait avec plus de rigueur appeler le « capitalisme de la connaissance ». Lorsque la stratégie de Lisbonne en 2000 a donné à l’Europe l’ambition de devenir en 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde », c’était précisément de cela qu’il s’agissait. Le point important est de bien saisir de quoi l’on parle dans le discours dominant lorsque l’on parle de « connaissance ». Dans l’économie de la connaissance, ce qui l’emporte est une conception économique de la connaissance. En d’autres termes, c’est dans l’économie que l’on cherche le modèle de ce qu’est et de ce que doit être la connaissance. D’où les confusions massives mais nécessaires que l’on trouve dans l’économie de la connaissance : connaissance, savoir, compétence, information, communication, innovation, marque, brevet, technologie, et même esprit d’entreprise, tous les termes se valent. Recherche, science, publicité, tout fait partie de la très vaste catégorie de la connaissance ou encore d’un terme équivalent : « l’immatériel ». Ce n’est pas là un défaut, dans le cadre stratégique où il faut situer ce discours, c’est au contraire sa principale qualité qui est de permettre une extension de la loi de la valeur à l’ensemble du champ de la formation, de la recherche, de la culture, et de l’humain. Très prosaïquement, les 7 milliards du « Crédit impôt recherche » dépendent précisément des amalgames qui permettent de faire passer pour de la « recherche » des pratiques de développement de produits financiers.
Mais il faut sans doute aller plus loin. Cette conception économique de la connaissance vise en dernière instance, si l’on veut bien me pardonner le jeu de mot, à « faire l’économie de la connaissance », c’est-à-dire à se passer de la connaissance réelle, du moins dans sa définition classique, si le contenu de cette connaissance réelle n’a pas de valeur économique sur le marché, si l’activité d’enseignement ou de recherche ne peut pas être validée par une instance en charge de garantir qu’elle obéit à la logique de la valeur, c’est-à-dire in fine à l’impératif de la rentabilité des capitaux. On pourrait ici paraphraser Marx quand, au début du Livre I du Capital, il écrit que « dans la production marchande, la valeur d’usage n’est absolument pas une chose qu’on aime pour elle-même. On ne produit ici de valeurs d’usage que parce que et dans la mesure où elles sont le substrat matériel, le support de la valeur d’échange2 ». Dans le capitalisme de la connaissance, on n’aime pas la connaissance pour elle-même, on ne l’aime qu’en tant qu’elle est le moyen d’un profit.
Compétence et innovation
Que la connaissance soit désormais prise dans la logique de la valorisation économique, on en a de multiples preuves lorsque on considère très concrètement ce qui arrive dans l’enseignement et dans la recherche. Cette logique de la valeur apparaît sous deux volets séparés mais complémentaires. L’imposition de la nouvelle forme de la connaissance s’opère moyennant la prédominance de la logique de la compétence dans l’enseignement et celle de la logique de l’innovation dans le domaine de la recherche. Compétence et innovation sont les deux aspects complémentaires de la forme abstraite et générale de la connaissance comme valeur économique, ce sont les deux catégories à partir desquelles les pouvoirs publics recomposent pratiquement le champ de la connaissance.
Dans l’enseignement, la compétence est la catégorie stratégique qui permet la professionnalisation généralisée des cursus scolaires et qui légitime la restructuration des contenus et des dispositifs institutionnels d’évaluation des formations, la transformation des modes de régulation des flux scolaires, de normalisation et de contrôle des activités professionnelles des enseignants. Toutes les transformations actuelles de l’enseignement, depuis la pédagogie jusqu’au « pilotage » des structures et des personnels, sont commandées par le principe de la compétence mis en œuvre par toutes les hiérarchies intermédiaires et jusqu’aux plus humbles agents de l’institution. Le terme de compétence, il convient de le savoir, est la traduction française du terme de skills, avec ses acceptions courantes de marketable et de transferable skills. La production des compétences utiles dans la vie professionnelle, telle est aujourd’hui l’objectif des établissements d’enseignement et la catégorie dans laquelle tout enseignement prend sens et a le droit d’exister.
Les transformations de la recherche, quant à elles, sont guidées parallèlement par le modèle de l’innovation, c’est-à-dire par la catégorie selon laquelle les connaissances nouvelles ne valent qu’en tant qu’elles sont efficaces dans la compétition que se mènent les entreprises sur les marchés nationaux et surtout internationaux, dans la mesure même où l’innovation est donnée comme la source de la compétitivité des économies développées dans la division internationale du travail. Il suffit de considérer les programmes-cadres de la recherche, aussi bien au niveau national qu’au niveau européen, pour se rendre compte de la justification obsessionnelle de la dépense en recherche par les besoins du marché.
Cette conception de la connaissance et ses deux déclinaisons que sont la compétence et l’innovation opèrent une réduction de la formation humaine et de l’activité intellectuelle à leur seule valeur économique : valeur d’échange sur le marché du travail des formations scolaires et universitaires d’un côté ; valeur d’échange sur le marché des brevets et autres titres de propriété intellectuelle de l’activité de recherche. Ce sont certes des formes encore très imparfaitement réalisées mais qui n’en constituent pas moins des schémas mentaux, des normes pour les pratiques d’enseignement et de recherche, des modèles institutionnels.
Le rôle de l’État
Cette extension de la loi de la valeur au champ de la connaissance ne tient pas toujours à l’envahissement direct du champ de la connaissance par les forces du capital comme dans l’enseignement supérieur privé et dans la recherche privée. Jusqu’à présent une grande part de la transformation de la connaissance en valeur économique est le fait de l’action publique. Cette transformation n’est donc pas toujours un effet de l’emprise du capitalisme qui cannibaliserait toutes les activités, c’est très souvent l’État qui joue un rôle direct dans la construction des situations de marché dans l’enseignement et dans la restructuration de la recherche. C’est même lui qui est depuis des décennies le principal agent de l’extension de la forme valeur de la connaissance et de la forme entreprise des institutions par l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement et d’un nouveau lexique. L’État néolibéral ne fait d’ailleurs qu’appliquer un discours dominant au niveau mondial qui a la particularité d’avoir été construit par et dans l’interaction des gouvernements, des grandes organisations internationales économiques, des puissances d’affaires, enfin de tous ceux qui sont au cœur de la « gouvernance de la mondialisation néolibérale».
Christian Laval
Professeur émérite de sociologie
Université Paris Nanterre
- Karl Marx, Le Capital, Livre 1, Quadrige PUF, 2006, p. 407. ↩︎
- Karl Marx, Le Capital, Livre I, ibid., p. 209. ↩︎
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