Numéro 19,  Propositions de lecture

Les gestes professionnels dans la classe | Dominique Bucheton

Les gestes professionnels dans la classe. Éthique et pratiques pour les temps qui viennent,
Dominique Bucheton, Paris,
ESF, 2019, 216 p.

Les points de vue développés dans cet ouvrage sont le fruit d’une longue expérience professionnelle de l’auteure comme enseignante, formatrice, chercheuse, directrice de laboratoire, militante au sein de réseaux associatifs professionnels, s’intéressant plus particulièrement à l’enseignement du français et à la formation des enseignants. Elle en appelle d’emblée à une nécessaire riposte car nous sommes en état d’ « alerte rouge » : le cœur du métier, dont se détournent de plus en plus les jeunes générations, est en danger. En cause, une orientation contemporaine du système éducatif qui, sous l’influence de l’idéologie libérale triomphante, dissocie les dimensions d’instruction de celles, éducatives et culturelles, qui visent des valeurs partagées de vivre ensemble et de construction d’un monde juste. Sous un alibi d’efficience, les décisions prises conduisent à dessaisir les professeurs d’interventions sur les contenus et les modalités d’enseignement, à les transformer en OS de l’éducation. Conjuguer l’approche des gestes professionnels dans la classe et celles des finalités éthiques de notre époque vise deux objectifs convergents. Le premier est de montrer, par-delà la description technique de l’agir enseignant, les valeurs et logiques profondes qui le sous-tendent. Le deuxième, de comprendre en quoi ces gestes contrarient ou favorisent les déterminismes sociaux qui incitent certains élèves à développer leur pouvoir et leur liberté de penser là où d’autres apprennent surtout pour être en règle et se conformer à ce qu’ils pensent qu’on attend d’eux.

Il s’agit donc de mettre en évidence les fondements éthiques de chacun des gestes professionnels de l’enseignant. Ce travail serait infini s’il n’était possible d’en dégager une grammaire, ce que propose précisément D.Bucheton. Ce sont d’abord des gestes destinés à s’ajuster aux variables des situations de classe : piloter et organiser l’avancée de la leçon dans l’espace et le temps de la classe ; maintenir un espace de travail et de collaboration langagière et cognitive ; tisser le sens et les finalités des tâches proposées ; étayer le travail en cours en apportant l’aide nécessaire ; cibler un but, un apprentissage, de quelque nature qu’il soit. Ces gestes se configurent en postures, en partie automatisées car construites dans l’histoire sociale, personnelle, professionnelle et scolaire des sujets, et mobilisées pour répondre à une situation ou à une tâche donnée. Les postures dites d’ « étayage » sont particulièrement pertinentes pour une éthique de l’éducation. Elles visent à pointer les difficultés, accompagner dans les tâtonnements, augmenter ou diminuer le degré de difficulté des tâches, construire un milieu propice et sécurisé. A l’opposé de tout esprit de formatage intellectuel ou idéologique, l’étayage s’adresse tout autant à chaque élève qu’au collectif de la classe. Des postures d’élèves font pendant à ces postures d’enseignants. Leurs ajustements plus ou moins harmonieux font que certains d’entre eux s’autorisent à penser et créer là où d’autres ne se saisissent pas du caractère émancipateur des apprentissages.

Sous ces gestes et postures gîtent encore des logiques, d’ « arrière-plan » ou « profondes », qui empruntent tant à la culture scolaire de notre pays qu’aux histoires personnelles des sujets. Les repérer peut aider à moins les subir lorsqu’elles émergent à l’occasion de conflits ou de malentendus entre professeurs et élèves. La formation des enseignants, paralysée par toutes sortes de tensions très éloignées des besoins d’étayage des élèves, gagnerait, selon l’auteure, à interroger en profondeur la culture de l’école, les habitudes, doxas et attentes dont sont porteurs autant les enseignants et l’institution que les élèves. Ils forment en effet ensemble un « grand cerveau social » qui ne se réduit pas à la juxtaposition de cerveaux individuels. Les résultats de recherche de l’auteure convergent avec d’autres pour asseoir une réflexion éthique qui ne soit pas pure et simple incantation et le sévère constat initial ne conduit pas, loin de là, à la résignation. Il existe en effet un patrimoine à défendre, fait de spectaculaires réussites dans la scolarisation et la diffusion des valeurs fondatrices de la république. Les enseignants, bien que peu reconnus, menacés par des réformes qui mettent en péril le service public, sont des « héros du quotidien ». Le livre de D.Bucheton ouvre et met en débat des pistes pour résister à ces attaques, mais aussi suggérer des postures professionnelles de nature à mieux assurer le rôle de l’école qui est, selon ses derniers mots, « l’avenir d’un pays, l’avenir de l’humanité ».