Numéro 20,  Propositions de lecture

L’Éducation aux temps du coronavirus | Stéphane Bonnéry et Étienne Douat

L’Éducation aux temps du coronavirus,
Stéphane Bonnéry et Étienne Douat (sous la direction de),
La Dispute, 2020

Note de lecture présentée par Paul Devin

Au-delà des réactions immédiates, inquiètes et parfois confuses qui furent les nôtres, comment interroger l’expérience des plus singulières que fut celle du confinement et analyser ses conséquences sur l’école ?

Stéphane Bonnéry, Étienne Douat et une douzaine de chercheurs avec eux ont fait le pari risqué de se contraindre à la rigueur d’une recherche tout en travaillant dans l’analyse immédiate. Disons-le d’entrée : leur pari est réussi. Bien sûr d’autres travaux restent nécessaires, aux conditions d’une autre temporalité, mais déjà cette première analyse en pose les jalons et confirme que, sous les apparentes incertitudes des décisions politiques, l’épidémie a offert l’opportunité d’engager des infléchissements de la politique éducative dont les perspectives s’inscrivent dans des volontés déterminées. La plus évidente est celle de l’expérience à grande échelle de l’enseignement distanciel. L’habile émergence de l’idée de la « continuité pédagogique » a tenté de masquer la question qui constitue la préoccupation transversale des chapitres du livre, celle des inégalités, non qu’elle soit nouvelle mais que la crise épidémique la rend visible de manière particulière.

A lire les chapitres successifs, nous renforçons nos convictions de l’extraordinaire ressource qu’est l’engagement des personnels notamment enseignants et CPE et confortons l’idée que leurs capacités d’adaptation ont souvent permis de compenser les aléas et les insuffisances des organisations institutionnelles. Nous mesurons mieux combien l’autonomie des établissements produit des inégalités ; combien les relations sociales sont nécessaires aux apprentissages ; combien, au-delà des inégalités d’équipement, la relation culturelle à l’enseignement facilite ou non la disponibilité aux études ; combien la singularité de l’enseignement professionnel a été méprisée au point que l’institution puisse parler de continuité pédagogique à son propos alors que l’enseignement professionnel en atelier ne peut justement pas dispenser du présentiel ; comment les conceptions managériales de l’encadrement se sont avérées inappropriées. Dans tout cela aucune découverte nouvelle mais l’interrogation par l’enquête, le questionnaire, l’entretien de la déclinaison particulière de ces questions aux temps du confinement.

On pourrait dire que l’intérêt essentiel de l’ouvrage est inscrit dans son avenir, dans les jalons qu’il pose pour que se poursuivent des travaux de sociologie critique qui nous permettent de mieux identifier les enjeux de la volonté politique : ceux de la réduction des coûts du service public par le développement des enseignements à distance ; ceux d’un transfert des missions du service public vers les familles et l’offre marchande, ceux d’un recentrage de l’école publique sur les fondamentaux adossé à une école à la carte dont on prétend qu’elle répondra à des besoins individuels mais dont on sait qu’elle sera déterminée par les origines sociales. Tout cela bien sûr, au prix d’un renoncement à l’égalité sauf à se servir de sa valeur communicationnelle.

Plus que jamais, la lutte contre ces évolutions nécessite d’être soutenue par les recherches. C’est pourquoi le travail initié par cet ouvrage est nécessaire et doit être poursuivi.

Enfin, à l’heure où la mise en concurrence des chercheurs est prônée comme une émulation nécessaire, une douzaine de chercheurs témoigne des vertus d’une coopération construite hors des contraintes de la programmation pluriannuelle mais animée par la défense d’une finalité qui doit rester celle qui fonde l’école et les pratiques de ses acteurs : la démocratisation de l’accès aux savoirs et à la culture commune.