Une idée républicaine et démocratique de l’université
Dans un contexte de restrictions budgétaires, de menaces idéologiques et de marchandisation de l’enseignement supérieur, réaffirmer la nécessité d’une lutte pour les enjeux démocratiques de l’Université publique.
L’onde de choc américaine
Au-delà de son impact sur l’ordre géopolitique, la diplomatie internationale et sur la démocratie, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, puis la mise en œuvre de son programme réactionnaire constituent un véritable séisme dans le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur et une porte ouverte à la progression de l’obscurantisme. Les conséquences pour les institutions de recherche américaines – dont certaines pourtant emblématiques telles que la NASA, ou les universités de Harvard, Stanford ou Columbia – sont d’ores et déjà désastreuses : licenciements massifs des chercheur·ses, arrêt du financement de certains programmes de recherche, élimination de revues scientifiques ou de données numériques issues de la recherche ou encore interdiction des programmes portant sur des thèmes jugés trop subversifs par le pouvoir en place tels que le climat, la diversité, les inégalités entre les femmes et les hommes, les discriminations, etc. Cette onde de choc se diffuse bien au-delà du seul territoire américain.
Dans ce contexte, comprendre les raisons pour lesquelles l’Université publique est aujourd’hui sciemment ciblée, en même temps que le sont la justice et la presse, est essentiel. Elle dérange pour ce qu’elle est : un puissant outil d’émancipation de toutes et tous, susceptible de remettre en cause les systèmes de domination établis. L’Université fait peur parce qu’au-delà des formations qu’elle dispense, d’une grande qualité pour toutes et tous les étudiant·es, le tout à moindre coût, elle reste un lieu de formation à l’esprit critique par la diffusion et la production de savoir, un lieu de mixité sociale et de tissage de liens durables.
Réaffirmer un projet politique pour l’Université
L’ensemble des alinéas de l’article L123-2 du code de l’éducation dessine les contours de ce que doit être le service public de l’enseignement supérieur. Certains d’entre eux résonnent pour nous davantage que d’autres. Ainsi « le développement de la recherche, support nécessaire des formations dispensées, […] la diffusion des connaissances dans leur diversité et […] l’élévation du niveau scientifique, culturel et professionnel de la nation et des individus qui la composent » et encore « la lutte contre les discriminations, […] la réduction des inégalités sociales ou culturelles et […] la réalisation de l’égalité entre les hommes et les femmes en assurant à toutes celles et à tous ceux qui en ont la volonté et la capacité l’accès aux formes les plus élevées de la culture et de la recherche », sont autant de principes rappelés par le code de l’éducation pour caractériser la substance du service public de l’enseignement supérieur et de la recherche. Ils sont également le cœur de l’engagement des enseignant·es, chercheur·es et enseignant·es chercheur·es dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) et nourrissent l’engagement militant qui pousse à le défendre et à le promouvoir à un moment où il subit des attaques frontales d’une rare violence. L’appropriation collective des savoirs comme bien commun et facteur de progrès social reste une absolue nécessité, pour la démocratie comme pour l’avenir de notre société.
Premier élément, pour assurer « à toutes celles et à tous ceux qui en ont la volonté et la capacité l’accès aux formes les plus élevées de la culture et de la recherche », l’ESR public doit pouvoir accueillir toutes et tous les bacheliers et bachelières dans la formation supérieure de leur choix. Or, la limitation des places dans l’ESR public a été organisée, d’un côté, sous couvert d’orientation, par les plateformes Parcoursup et MonMaster et, d’un autre côté, par les contraintes budgétaires successives qui ont des conséquences directes sur les capacités d’accueil des universités. Des emplois titulaires sont gelés et les moyens d’ouvrir les 150 000 places manquantes restent aux abonnés absents. Un boulevard s’ouvre pour la multiplication des écoles privées dans le supérieur, auxquelles les plateformes servent de vitrines, avec un coût des études, prohibitif, sans rapport avec la qualité des formations dispensées. Cette tendance est cautionnée par le gouvernement qui voit dans les formations privées la solution pour poursuivre le désengagement de l’État en matière d’éducation.
Deuxième élément, « la réduction des inégalités sociales et culturelles », inscrite elle aussi dans le code de l’Éducation, ne peut s’obtenir qu’au prix de choix politiques et budgétaires forts qui permettent de mettre en place les dispositifs indispensables pour élargir l’accès et aider toutes et tous les étudiant·es à réussir dans le supérieur – notamment dans les premières années où les groupes de travaux dirigés et de travaux pratiques surchargés, l’instabilité des équipes avec une augmentation déraisonnable du nombre de vacataires et de contractuel·les, créent des conditions peu favorables.
Menaces budgétaires et obscurantistes sur la recherche
Le développement de la recherche est lui aussi battu en brèche. Là encore, les contraintes budgétaires pèsent, avec un taux de recrutement des enseignant·es-chercheur·es insuffisant, limité par le budget austéritaire imposé aux universités dont 80% affichaient un déficit fin 2024. La plupart des équipes n’ont pas ou peu de financements pérennes et la course aux appels à projets qui devient nécessaire absorbe temps et énergie qui seraient mieux employés autrement. Qui plus est la liberté académique et l’indépendance des enseignant·es-chercheur·es, au fondement de leur métier, sont régulièrement remises en cause. D’un côté, la course aux subsides comme celle de l’innovation à courte vue orientent les axes de recherche et limitent le développement de la recherche fondamentale, pourtant indispensable à la production d’innovations et de progrès sur le moyen et long terme. D’un autre côté, un mauvais procès est fait à la recherche, sous couvert d’une obligation fantasmée de “neutralité” mortifère, alors que le code de l’éducation dans son article L141-6 précise que le service public de l’ESR « doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique ».
Les procès en wokisme ou en antisémitisme faits aux universités se multiplient sur la base d’amalgames, jusqu’à servir de prétexte à la rédaction d’une loi contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur qui réduit la liberté académique. Celle-ci fait par ailleurs l’objet de tentatives de restrictions de son périmètre particulièrement préoccupantes par diverses chartes, jusqu’à un projet de loi qui, en prétendant la renforcer, la place aux mains des législateurs. S’en prendre aux libertés des universitaires, attaquer leur indépendance, sont des signes qui ne trompent pas. Partout où les idées d’extrême droite prospèrent, les libertés reculent.
L’épisode dramatique que vivent nos collègues aux États-Unis, avec les attaques d’un président qui ne cesse de sombrer dans un autoritarisme plus qu’inquiétant, nous montre à quel point l’équilibre est fragile. Si la situation en France n’en est pas encore à ce stade, les premiers symptômes du même mal sont déjà présents. La situation financière de beaucoup d’universités est désastreuse et les conséquences des plans de retour à l’équilibre financier sont déjà bien visibles. La volonté politique d’asservir les formations supérieures et la recherche aux besoins immédiats de l’économie capitaliste et de brider leur potentiel émancipateur ne cesse de devenir plus évidente.
Attaques contre la démocratie universitaire
Le code de l’éducation dit encore, dans l’article L711-1, que les établissements de l’ESR public « sont gérés de façon démocratique avec le concours de l’ensemble des personnels, des étudiants et de personnalités extérieures », enregistrant par-là que démocratie et collégialité sont indispensables pour faire vivre un enseignement et une recherche dynamiques, qui prennent en compte les besoins de la société comme ceux propres à l’exercice des deux missions premières de l’université, l’enseignement et la recherche. Or, depuis plus d’une dizaine d’années maintenant, les évolutions législatives et réglementaires ont considérablement transformé le gouvernement des universités et de certaines de leurs composantes, en minorant la place accordée aux représentant·es des personnels et des étudiant·es dans les instances, avec une acmé pour les INSPE et les établissements publics expérimentaux.
Cette attaque de la démocratie et de la collégialité, installée sous couvert d’autonomie servant de cache-misère, s’accompagne d’une dérégulation qui aboutit à un éclatement du paysage universitaire, à une volonté de s’abstraire du cadre du code de l’éducation pour attaquer tous azimuts les statuts des personnels et saborder les conditions de travail.
Attaques contre la démocratie universitaire
Le tableau paraît sombre, d’autant que dans d’autres contrées, pourtant intellectuellement proches comme l’Argentine, la destruction de l’université de service public est en marche. Cependant nombre de collègues se battent et résistent, souvent dans l’ombre et dans des conditions difficiles : certains arrivent à maintenir une démocratie et une collégialité réelle dans les UFR ou les laboratoires et préservent les conditions de travail des collègues, parfois au détriment des leurs ; d’autres font exister une formation exigeante et non sélective, d’autres encore luttent pied à pied pour faire respecter la réglementation protectrice qui reste en vigueur et faire fonctionner les instances ou bien maintiennent vivants des domaines de recherche qui n’ont pas l’heur d’être dans l’air du temps mais qui sont vitaux pour la société.
Bref, nombre de collègues maintiennent vivant ce qui fait de nous des fonctionnaires de l’État au service de l’intérêt général, de l’université un endroit à part, vital pour le progrès de la société, et de la profession d’enseignant·e-chercheur·e un métier si passionnant qui permet de comprendre, d’analyser, d’accompagner voire de produire les transformations de la société ainsi que d’aider les jeunes générations à s’émanciper et à y trouver leur place pour en dessiner l’avenir le meilleur possible, fait de justice et de cohésion sociales, de respect de l’environnement et de paix.
Nous croyons en l’idée républicaine et démocratique de l’université. Celles et ceux qui cherchent à la détruire sont parfois celles et ceux qui sont censé·es la promouvoir. Dans chaque établissement, nous devons continuer à prendre soin des leviers qui rendent l’université attractive, enthousiasmante et socialement indispensable. C’est cette université-là que nous sommes fier·es de faire vivre. Une université qui a les moyens d’accomplir sa mission de formation, sans laisser les étudiant·es en difficulté à la porte ou sur le bord du chemin et qui reste un creuset de mixité sociale et d’émancipation ; les moyens d’accomplir sa mission de recherche, fondamentale comme appliquée, sans sujets tabous, avec des lieux de débats pluriels et ouverts qui permettent que les opinions et les connaissances puissent s’exprimer, se confronter, être mises à l’épreuve des sciences que nous produisons. Une université qui soit collégiale et démocratique, où le pouvoir n’est pas dans les mains de quelques-un.es mais repose sur la participation de toutes et tous à la mesure des possibilités de chacun·e, et qui a pour but « l’élévation du niveau scientifique, culturel et professionnel de la nation et des individus qui la composent », de tous les individus qui la composent.
La France a les ressources pour développer un enseignement supérieur et une recherche, publics, ambitieux, libres et indépendants : la preuve en est dans les mannes servies à l’enseignement supérieur privé. L’actualité états-unienne ne peut que renforcer notre volonté de garantir un enseignement supérieur émancipateur, une recherche créative parce que libérée des pressions économiques et un projet de société inclusif, respectueux des ressources naturelles et construisant partout la paix.
Anne Roger
enseignante-chercheuse à l’université Lyon 1,
ancienne secrétaire générale du SNESUP-FSU
Michèle Artaud
enseignante-chercheuse à l’université d’Aix-Marseille Université,
membre du bureau national du SNESUP-FSU