Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Leïla Frouillou,  Numéro 35

Parcoursup : instrument d’une 
extension implicite de 
la sélection à l’entrée dans le supérieur

À la rentrée 2018, le système d’orientation et d’affectation dans l’enseignement supérieur français Admission Post-Bac (APB) a été remplacé par Parcoursup. Ce dispositif sociotechnique est révélateur de la coordination de l’action publique dans la transition du secondaire au supérieur(1), qui masque une politique de généralisation de la sélection socio-scolaire(2) aux effets inégalitaires(3).

Parcoursup, un instrument de l’État-plateforme

Parcoursup fait suite à un débat autour du tirage au sort qu’effectuait APB pour départager les candidat-es bachelier-es dans l’accès aux licences universitaires « non sélectives  » mais où les candidatures étaient plus nombreuses que les capacités d’accueil. Bien que ce tirage au sort n’ait concerné que peu de candidat-es affecté-es1, Parcoursup a alors été présenté comme une solution technique, et sa mise en place a débuté avant même le vote de la loi ORE (Orientation et Réussite) en 2018. Comme le mettent en évidence des recherches collectives menées avec Clément Pin et Agnès Van Zanten (voir Frouillou et al., 2019) à partir d’entretiens auprès des acteurs nationaux en charge d’APB puis de Parcoursup ainsi que d’observations de réunions ministérielles, puis d’autres recherches, menées avec Fanny Bugeja-Boch, Marie-Paule Couto, Mathieu Rossignol-Brunet et Marion Valarcher, à partir de données (locales et nationales) des portails APB et Parcoursup, cet instrument technique est cependant porteur d’une politique d’accès à l’enseignement supérieur. On peut analyser les systèmes d’orientation et d’affectation comme des dispositifs sociotechniques (ou plus généralement des instruments d’action publique), révélateurs du fonctionnement de l’action publique dans le domaine scolaire. Ces dispositifs ou instruments cristallisent des intérêts divergents et révèlent la « complexité de la coordination de l’action publique en matière d’orientation vers l’enseignement supérieur due à l’existence d’une pluralité de niveaux et d’administrations  », à différentes échelles, en lien avec les usager-es et les personnels des établissements scolaires (Frouillou et al, 2019, §3). Ainsi, la sectorisation (selon la commune du baccalauréat et la formation visée) mise en place par RAVEL (recensement automatisé des vœux des élèves) entre 1990 et 2008 pour affecter les candidat-es entrant en première année dans une des 14 filières universitaires en tension en Île-de-France, résultait d’un dialogue de gestion entre les présidences d’université et la vice-chancellerie des universités franciliennes. APB était quant à lui issu d’expérimentations de terrains sectorielles, permettant d’abord l’affectation en écoles d’ingénieurs, puis en CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Écoles), ensuite généralisées aux autres secteurs du supérieur et à une échelle nationale à la rentrée 2009. Parcoursup correspond à une centralisation accrue dans la mesure où l’interface d’affectation est opérée désormais directement par le ministère et non plus par l’INP de Toulouse. Cette centralisation passe également par un algorithme d’appel national qui interclasse les candidat-es (boursier-es et d’appartenance académique) à partir de quotas négociés avec les rectorats.

Parcoursup est un dispositif sociotechnique illustrant bien le fonctionnement de l’État-plateforme, modèle dans lequel les interfaces numériques coordonnent l’intervention des acteurs publics et leurs interactions avec les usager-es. Les enjeux d’optimisation (pilotage par indicateurs), de transparence et de protection des données y sont cruciaux. Dans Parcoursup, cela passe par exemple par une généralisation de l’outil d’aide à la décision (module autrefois réservé aux filières dites « sélectives  ») qui permet de classer les dossiers de candidature plus facilement, par le renforcement de l’orientation active (le fait d’inciter les candidat-es à prendre en compte des indicateurs de réussite et d’insertion professionnelle pour ajuster – et parfois renoncer à – leurs candidatures), ou encore par des pratiques de gestion des capacités d’accueil et du remplissage des formations aiguillées par des indicateurs (exemple du « surbooking  »). Cette gestion de l’affectation par une plateforme est porteuse d’enjeux liés aux données. Outre la constitution d’un comité éthique et scientifique (CESP), Parcoursup a été de pair avec une publication de l’algorithme d’appel national et une mise en ligne des données (agrégées) du portail, pour soutenir un discours de « transparence  ». Il s’oppose aux plaintes des candidat-es soulignant l’« opacité  » des critères de recrutement (Allouch et Espagno, 2024). Or, ce débat contribue à centrer les analyses sur les processus techniques liés à Parcoursup, au détriment d’une réflexion sur la politique de promotion du « libre choix  » dont il est porteur.

La neutralité de l’instrument masque une politique de sélection scolaire

Les dispositifs d’orientation et d’affectation sont souvent présentés « comme relevant du domaine technique, ce qui revient à occulter ou minorer les enjeux sociaux sous-jacents  » (Frouillou et al, 2019, §2). Parcoursup correspond à une extension de la sélection sur critères scolaires à l’ensemble des formations post-bac, alors que les licences « non sélectives  » ne triaient pas les dossiers dans APB. Lorsque les capacités le permettaient, toustes les candidat-es les demandant y étaient affecté-es, et dans le cas contraire, un système de priorité était mis en place (nombre, ordre et type de vœux sur la plateforme d’une part, appartenance à la même académie que la formation demandée d’autre part), résultant en un tirage au sort lorsque cette restriction par priorité était insuffisante. L’application des modalités d’accès au supérieur sélectif, c’est-à-dire la production de projets motivés puis un classement des dossiers de candidature par des commissions d’examen des vœux (CEV), à l’ensemble des formations a été porté par Parcoursup, contournant ainsi un débat médiatique et politique sur l’accès à l’enseignement supérieur, propice aux mobilisations étudiantes. Le fait de maintenir la dénomination de filières « non sélectives  » permet à l’État de se délester symboliquement de ce travail de sélection scolaire, porté désormais par les CEV de l’ensemble des formations post-bac.

Parcoursup indique un renforcement de la tonalité marchande de l’affectation, à travers l’accentuation de la promotion du « libre choix scolaire  », voyant les candidat-es comme des acteur-ices individuel-les, responsables de leur parcours scolaire, face à une « offre  » de formations qu’il s’agit de présenter comme la plus large possible. Cela se traduit par l’inclusion d’un grand nombre de formations privées sur la plateforme, en parallèle d’une croissance forte des effectifs inscrits dans ce secteur lucratif. L’accentuation de la tonalité marchande se traduit également par un renforcement de la mise en concurrence des candidat-es et des formations, qui passe en partie par la fin de la hiérarchisation des vœux. Cette dernière permettait à l’algorithme d’APB de procéder à un appariement optimisé en trois phases synchronisées (chaque candidat-e recevait en même temps la meilleure proposition d’affectation possible de sa liste hiérarchisée de vœux, et décidait alors de l’accepter ou se maintenir pour la phase suivante). Au contraire, Parcoursup fonctionne par un algorithme d’appel qui met en cohérence des listes d’attente, les propositions étant faites au fur et à mesure des acceptations et désistements dans le classement des candidatures (Frouillou et al, 2022). Outre un renforcement de l’idéologie méritocratique (rangs de classement), qui explique en partie les recours juridiques individuels faisant suite au sentiment d’« injustice  » dans la méconnaissance de la valeur scolaire d’un dossier (Allouch et Espagno, 2024), cette affectation par listes d’attente participe du renforcement d’inégalités dans l’accès au supérieur. Mais, la réintroduction de modalités de hiérarchisation des vœux (centrée en 2025 sur les vœux en attente à partir du 6 juin) pour optimiser l’affectation montre que l’enjeu central de la mise en place de Parcoursup était l’extension de la sélection sur dossiers scolaires à l’ensemble du supérieur français.

Effets inégalitaires de l’instrument d’une politique d’éducation néo-libérale

Parcoursup est porteur d’inégalités. D’une part, si les niveaux de ségrégation sociale et académique semblent stables à l’échelle nationale (Bechichi et al 2021), on observe dans certaines configurations particulièrement concurrentielles, comme les licences de droit en Île-de-France, un renforcement important des différenciations scolaires entre les formations (Rossignol-Brunet et Frouillou, 2023). Les plus attractives (parisiennes) concentrent les bachelier-es mentionné-es bien ou très bien grâce à une extension de leur bassin de recrutement, permis par un assouplissement de la priorité académique francilienne en 2019. D’autre part, du côté des candidat-es, on constate un usage socialement différencié de la plateforme (Couto et Valarcher, 2022). Cela est particulièrement visible dans les situations de réorientations, s’inscrivant mal dans les catégories normatives (promouvant notamment une linéarité des parcours) portées par l’interface.

Parcoursup est ainsi porteur d’une « gouvernementalité néo-libérale2  » (Halpern et al., 2014., p. 28), que l’on peut saisir dans l’accentuation de « la quantification (taux de remplissage et capacité d’accueil, attractivité), la standardisation de la procédure (intégration des réorientations par exemple), ou encore la généralisation des classements (des candidat·es et des formations)  » (Rossignol-Brunet et Frouillou, 2023, §39), allant de pair avec la promotion du libre choix scolaire, déjà présente dans APB. Cependant, une partie importante de ces inégalités d’accès à l’enseignement supérieur découle d’enjeux socio-démographiques qui dépassent l’instrument d’affectation. Le renforcement de la concurrence scolaire s’inscrit dans la poursuite de la massification de l’enseignement supérieur qui se heurte à des capacités d’accueil contraintes. La mise en place de Parcoursup contraste alors avec des politiques antérieures non seulement explicites, mais autrement plus ambitieuses (et coûteuses), comme le plan U2000 qui a créé huit universités dans les années 1990.

Leïla Frouillou
Maîtresse de conférences en sociologie
Université Paris Nanterre, UMR Cresppa

Bibliographie

Annabelle Allouch et Delphine Espagno, Contester Pracoursup : Sociologie d’une plainte, Sciences PO les Presses, Paris, 279 p.

Nagui Bechichi, Julien Grenet et Georgia Thebault, « D’Admission post-Bac à Parcoursup : quels effets sur la répartition des néo-bacheliers dans les formations d’enseignement supérieur ? », France, portrait social, Insee Références, 2021, p. 105-119. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5432519?sommaire=5435421

Marie-Paule Couto et Marion Valarcher, « La motivation au pied de la lettre. Construction et expression des aspirations scolaires sur Parcoursup », L’orientation scolaire et professionnelle, 51/1, 2022, p. 41.

Leïla Frouillou, Clément Pin et Agnès Van Zanten, « Le rôle des instruments dans la sélection des bacheliers dans l’enseignement supérieur. La nouvelle gouvernance des affectations par les algorithmes », Sociologie n° 2, Volume 19, 2019.

Mathieu Rossignol-Brunet et Leïla Frouillou, « La dimension spatiale de l’évolution des publics admis en L1 droit entre Admission Post Bac (2016) et Parcoursup (2019) en Île de France et Occitanie Ouest », dans Fanette Merlin et Nadine Théophile, De plus en plus de sélection dans un enseignement supérieur en segmentation : Groupe de travail sur l’enseignement supérieur (GTES), Marseille, Céreq, (Céreq Échanges), 2023, p 9-25. URL : https://books.openedition.org/cereq/3335?lang=fr

  1. Selon un rapport de la Cour des comptes de 2017, en 2015, « 3 187 bacheliers n’avaient pu accéder à une licence de leur choix dans leur académie, qu’ils avaient placée en vœu 1 en raison du tirage au sort, alors que plus de 537 830 candidats avaient reçu une proposition d’admission (…) environ 700 candidats ont été effectivement sans aucune affectation pour ce motif  ». Cour des comptes, Admission post-bac et accès à l’enseignement supérieur. Un dispositif contesté à réformer, 2017, p. 61. URL : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2017-10/20171019-rapport-admission-post-bac_0.pdf ↩︎
  2. Voir p. 28 dans Charlotte Halpern, Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, « Introduction / L’instrumentation et ses effets débats et mises en perspective théoriques  », dans L’instrumentation de l’action publique, Presses de Sciences Po, Paris, 2014. ↩︎