« Les luttes pour les conditions de travail, c’est la reconnaissance des doctorant·e·s comme des travailleur·euses | Entretien avec le Collectif des doctorant·e·s de la FERC-CGT
Au sein de la fédération CGT de l’éducation, de la recherche et de la culture (FERC), le collectif des doctorant⋅e⋅s poursuit l’objectif de défendre les doctorant⋅e⋅s, en tant que travailleurs et travailleuses précaires de la recherche, quel que soit leur statut par ailleurs.
Paul Devin pour carnets rouges : Comment est née la volonté d’une syndicalisation des doctorants ?
Au départ, la volonté d’organiser les doctorants au sein de la CGT naît de deux constats majeurs que de nombreux camarades faisaient. D’abord, les syndicats étudiants semblaient représenter pour nous une impasse et toutes les tentatives de mobilisation des doctorants en leur sein n’avaient jamais prise. Et ensuite, la forme « collectif de précaires », qui a connu une certaine félicité il y a une dizaine d’années, et à laquelle nous sommes nombreux à avoir contribué, cumulait le défaut de la dispersion et de l’atomisation. De plus ces collectifs étaient difficilement pérennes et ne permettaient pas pour les mobilisations successives de s’appuyer sur une expérience. On pouvait avoir le sentiment qu’il fallait à chaque mobilisation tout reprendre à zéro.
Partant de ce constat, nous organiser au sein de la CGT nous a paru être une solution permettant de résoudre ces difficultés, avec une structure qui se maintient même entre les mouvements sociaux et qui permet d’emblée de se coordonner entre différents établissements. Ça permettait aussi de sortir d’un travers de certains collectifs de précaires, où des camarades tendaient à se vivre comme les « plus précaires des précaires » : on se disait que de ce point de vue, le syndicalisme inter-catégoriel de la CGT, où tu côtoies aussi des agent·es administratives qui restent au SMIC la majorité de leur vie avec un chef relou sur leur dos, ou des agent·es de ménage en sous-traitance, ça ne ferait pas de mal.
C’est aussi dans ce but qu’on n’a pas créé un syndicat CGT doctorant.es, mais un collectif : on va chercher les doctorant.es sur leurs problématiques spécifiques, de manière volontariste, mais le but c’est bien de participer à une lutte plus large avec les autres salarié.es du secteur, mais aussi avec les autres secteurs, la CGT étant un syndicat interpro.
Il y avait aussi l’idée que le syndicalisme, pour être fort, doit concentrer son énergie sur les plus précaires, là où le salariat est le plus attaqué. Si on se replie sur les segments les plus stables, on ne fait qu’accompagner la casse du statut de la fonction publique. D’où l’importance de notre travail qui vise les contractuel.les, les vacataires, bref toutes celles et ceux qu’on appelait les « hors-statut » : on pense que c’est en organisant les hors statut qu’on défend le statut !
Comment s’articule dans votre militantisme les luttes liées à vos conditions de travail et les luttes pour démocratiser l’enseignement supérieur ?
D’abord pour les doctorant·es, les luttes pour les conditions de travail, c’est la reconnaissance des doctorant·es comme des travailleur·euses. Une reconnaissance qui passe par un contrat de travail, des droits sociaux, et des droits à l’expression démocratique au sein de nos établissements. On considère que chaque catégorie de personnel doit avoir son mot à dire et doit être entendue pour fixer les objectifs et les moyens de l’ESR. Aujourd’hui le fonctionnement des établissements de l’ESR se fonde sur une gouvernance où les enseignants chercheurs sont extrêmement majoritaires ce qui contribue à taire les opinions et les revendications de nos collègues BIATSS (Personnels des bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniques, pédagogiques, sociaux et de santé). Les doctorants sont dans la même situation, ils n’ont que peu ou pas le droit à la parole et sont sans cesse ramenés à un statut de quasi-étudiant. C’est une lutte de tous les jours pour nous imposer face à notre employeur.
Pour revenir sur la démocratisation au sens large de l’ESR, le contrat de travail permet aussi à des doctorants de sortir d’une forme de précarité économique car il pérennise un revenu et ouvre des droits. Il permet pour nombre d’entre nous de se projeter dans un doctorat sans devoir faire reposer notre travail sur des ressources extérieures, familiales (pour ceux qui y ont accès) ou professionnelles. Aujourd’hui malheureusement il y a encore trop peu de contrats et trop de collègues doivent multiplier les charges de travail annexes et précaires. La lutte des doctorant·es c’est aussi une lutte pour l’accès au doctorat qui aujourd’hui est de plus en plus conditionné à l’obtention d’un contrat. C’est une forme de barrière à l’entrée qui permet déjà d’évacuer de ce diplôme de nombreux étudiant·es.
Cette lutte pour l’accès au doctorat n’est pas séparable de la lutte générale pour l’accès à l’ESR que les gouvernements successifs ne cessent de restreindre par la multiplication des processus et des dispositifs de sélection qui reste in fine des formes objectivées de sélection sociale.
Pourriez-vous nous décrire ce qui précarise les conditions de travail des doctorants ?
Le capitalisme ahah ! Pour être plus concret, ce qui aujourd’hui impose une précarité aux doctorant·es c’est le sous financement de l’ESR. Il y a aujourd’hui trop peu de contrats doctoraux et de nombreux collègues doivent trouver où ils le peuvent des ressources pour mener ou finir une thèse. Ensuite, le manque de moyens dans l’ESR conduit inévitablement à un manque de postes de titulaires ce qui pousse encore les doctorants et les docteurs à multiplier les contrats courts, précaires et à entrer en concurrence entre eux. Ce qui est délétère pour l’organisation des jeunes chercheurs.
Ensuite, le manque de moyens contribue à modifier les attendus qui pèsent sur les doctorant·es ce qui crée mécaniquement de la souffrance au travail quand on exige des résultats rapides, immédiatement valorisables, quand on ne peut offrir comme horizon qu’un contrat court, payé au lance-pierre. Pour les doctorants un des moyens de financer leur thèse c’est le recours à la vacation. La vacation c’est la forme de précarité la plus complète et la plus honteuse. C’est un non-statut, sans contrat, on l’on est payé à la tâche en dessous du SMIC et avec des retards de payement structurels.
Enfin, c’est le statut de doctorant en lui-même qui nous précarise. Pas vraiment reconnu.es comme des professionnel·les, pas totalement des étudiant·es, nos établissements se servent de ce statut bâtard pour nous maltraiter notamment administrativement. On se retrouve dans une situation où le respect minimal de nos droits doit faire l’objet d’incessantes négociations, demandes, luttes collectives. Ne serait-ce que pour être payé en temps et en heure nous avons dû mettre en place une ambitieuse campagne nationale de recours juridiques systématiques qui a amené à forcer les facs à nous rémunérer et à se mettre en conformité avec la loi. Je pense que cela montre bien l’état de maltraitance qui est aujourd’hui la norme.
Comment percevez-vous les menaces qui pèsent sur les libertés académiques ?
Avec beaucoup d’inquiétude bien évidemment. On ne peut qu’être saisi par les attaques incessantes des pouvoirs autoritaires contre la science et les scientifiques. L’administration Trump en est un exemple flagrant bien entendu. Les coups de tronçonneuse d’Elon Musk dans les organismes de recherche états-uniens et en particulier ceux trop tournés vers les études sur l’environnement choquent. La lutte menée par ces réactionnaires contre les politiques de DEI (diversity, equality and inclusion) est ouvertement une mesure de remise en ordre social contre les minorités. C’est une lutte contre les petites avancées de démocratisation de l’université.
Mais ce qu’il faut dire c’est que l’effroi que nous procurent ces nouvelles outre-Atlantique nous rappelle que nos dirigeants ne sont pas en reste sur la question de la haine du savoir. On se souvient des honteuses accusations d’islamo-gauchisme des ministres Blanquer et Vidal qui avaient annoncé mandater des enquêtes internes aux relents maccarthystes. On le voit encore aujourd’hui, les opinions politiques des chercheur·euses sont scrutées et peuvent motiver des sanctions administratives ou professionnelles. Nous avons eu un exemple frappant avec notre collègue calédonien Mathias Chauchat sanctionné sur des fondements politiques pour des soi-disant accointances avec les militants kanaks. Dernièrement c’est une collègue recrutée pour un post-doctorat dont la nomination a été annulée car elle a été engagée dans un groupe militant écologiste. C’est notamment sur le fondement du dispositif des Zones à Régime Restrictif que l’administration décide de sanctionner des chercheur·euses pour des raisons politiques. Ces ZRR sont en pleine expansion et représentent une menace très concrète sur les libertés académiques en France.
Par ailleurs, une des menaces les plus diffuses et en même temps les plus dangereuses, c’est le sous-financement. C’est une mise au pas silencieuse et insidieuse mais dont les effets sont majeurs et directs pour les chercheur·euses et notamment les doctorant·es. Quand on assèche les finances des établissements de l’ESR, que l’on réduit les subventions et qu’on fonde le service public de l’ESR sur des ressources propres, on oblige la recherche à se rendre désirable par les détenteurs de capitaux et on attaque l’autonomie de la recherche dont les libertés académiques sont le corollaire.
Quand en même temps on permet le développement de l’ESR privé et notamment le privé à but lucratif, c’est toute la recherche et l’enseignement qu’on place dans les mains des intérêts privés et c’est la notion même de service public que l’on contribue à détruire !
Comment penser aujourd’hui une université affranchie des dominations économiques ?
Pour la CGT la seule solution c’est le développement d’un grand service public national d’Enseignement supérieur et de Recherche laïque, démocratique et émancipateur. C’est à ces conditions et à elles seules que nous pourrons nous défaire des chaines de l’intérêt privé.
Il faut un financement public massif dans l’ESR pour atteindre à minima les objectifs fixés par les traités internationaux. Ce financement permettra de délier l’université des dominations économiques et autorisera une véritable autonomie de la recherche et de l’enseignement. Le caractère national est à notre sens fondamental tant depuis vingt ans « l’autonomie » des universités a permis la multiplication de spécificités locales poussant à la concurrence de tous contre tous. C’est par la réaffirmation d’un service public identique sur tout le territoire, fondé sur des statuts universels que l’on pourra pleinement embrasser la diversité des réalités locales et accueillir dans l’ESR le plus grand nombre.
La démocratisation de l’ESR passe bien évidemment par le refinancement de l’université et par la suppression des dispositifs de sélection. Nous l’avons déjà dit mais cette sélection qui est avant tout une sélection sociale sert les intérêts économiques. Elle enferme arbitrairement tout un pan de la jeunesse et l’exclut de l’université. Pour elleux, le seul horizon c’est de se mettre au service du capital.
La démocratisation doit également être interne et une refonte de la gouvernance de l’ESR est aujourd’hui plus que nécessaire. Il est impératif que les instances de représentation des personnels soient renforcées, que le Conseil National des Universités (instance collégiale et élue) prenne une place centrale dans la définition des missions de l’ESR et dans l’évaluation de la recherche.
Enfin, l’ESR doit retrouver sa mission et sa promesse émancipatrice et offrir à chacun.e l’opportunité de trouver et de tracer sa voie en toute indépendance et de se délier des structures de domination de la société capitaliste.