Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Fabien Eloire,  Hector Girard,  Numéro 35

Les classements 
universitaires ou la fabrique des 
inégalités disciplinaires

Le classement mondial des universités, dit de Shanghai, a fait l’objet d’une importante production scientifique détaillant aussi bien les limites de cet indicateur, que les conséquences inégalitaires et performatives des politiques qui l’accompagnent. Cet article montre comment ce classement sert de boussole aux réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche, par l’État. Il se concentre plus spécifiquement sur l’impact de celui-ci en matière d’inégalités disciplinaires dans l’accès aux financements publics.

En 2003, la première publication du classement de Shanghai a créé une onde de choc dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche en révélant l’inadéquation entre les standards internationaux et le modèle français. Là où le classement favorise les universités de recherche pluridisciplinaires, le modèle français repose au début des années 2000 sur une diversité d’institutions d’enseignement supérieur (universités, grandes écoles, organismes de recherche) et sur un émiettement disciplinaire défavorables au bon positionnement des établissements français dans le classement. Plus de vingt ans après sa première publication, le classement n’a pas perdu de son audience et continue d’imposer la norme de ce que doit être une « bonne  » université à l’échelle mondiale.

À tel point que, depuis 2010 et la publication d’un premier article sur la question (Eloire, 2010), les gouvernements français successifs ont poursuivi des réformes visant à rehausser la « compétitivité  » de la recherche française en rapprochant le modèle français des standards anglo-saxons promus par ce classement, et en mettant en compétition les différentes institutions de recherche françaises. Ces réformes ont principalement consisté en la fusion de différentes universités, ainsi qu’en leur mise en concurrence pour l’obtention de financements, via le développement de la « recherche sur projet  » (incarné par l’Agence Nationale de la Recherche) et l’instauration de labels d’excellence (IDEX, LaBeX). L’évolution du rang des universités françaises au classement de Shanghai témoigne a priori du succès de ces politiques : les établissements publics expérimentaux (EPE) issus de la fusion d’universités ont vu leur position s’améliorer, à l’instar de l’Université Paris-Saclay qui atteint le 12ème rang en 2024.

Le classement de Shanghai a fait l’objet d’une importante production scientifique détaillant aussi bien les limites de cet indicateur, que les conséquences inégalitaires et performatives des politiques qui l’accompagnent (Harari-Kermadec, 2019). Cet article se concentre plus spécifiquement sur son impact en matière d’inégalités disciplinaires dans l’accès aux financements publics.

Le classement de Shanghai, un indicateur qui bouscule l’université française

Le classement de Shanghai vise à établir une hiérarchie mondiale des universités. Indirectement, il produit une comparaison des systèmes d’enseignement supérieur nationaux. À l’origine, en 2003, il est conçu pour mesurer la position des universités chinoises dans le monde. Cependant, lorsque les résultats ont été mis à disposition sur internet, ils sont devenus une référence internationale pour objectiver le prestige académique des établissements. Il se fonde sur quatre indicateurs, qui représentent 10 ou 20 % du score final : 1) la qualité de l’enseignement est mesurée par le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les anciens élèves ; 2) la qualité de l’institution est mesurée par le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les chercheurs actuels, et par l’indicateur bibliométrique du nombre de chercheurs les plus cités dans leurs disciplines ; 3) les publications sont mesurées par les articles publiés dans deux revues américaines Nature et Science et par le nombre d’articles indexés dans deux grandes bases : Science Citation Index, et Arts & Humanities Citation Index ; 4) la taille de l’institution consiste en une pondération des précédents résultats par le nombre de chercheurs à temps plein de l’établissement.

Ces critères font l’objet de critiques (Eloire, 2010) : le classement s’intéresse principalement aux publications en anglais dans des revues américaines, ce qui avantage grandement les pays anglo-saxons ; il favorise les systèmes d’enseignement supérieur qui pratiquent la sélection des étudiants, ce qui n’est pas le cas de la France où les universités demeurent un service public d’accès universel ; la complexité de certains systèmes institutionnels (comme celui de la France) rend difficile l’analyse de la taille et des budgets des universités par les statisticiens chinois ; les distinctions prises en compte (prix Nobel et médaille Fields) favorisent indiscutablement les sciences dures, renvoyant les SHS1 au statut de filières non « rentables  ». Se pose alors la question : les universités sont-elles solubles dans un même classement mondial qui respecte les particularités nationales ?

Dans les années 2010, quelques années après l’adoption de la Loi Responsabilité des Universités (LRU), les universités françaises s’en sortent globalement plutôt mal. Les mieux classées sont Paris-VI et Paris-XI (respectivement 42e et 49e place mondiale). 16 établissements américains (dont Harvard, Stanford et Berkeley) figurent parmi les 18 premiers. La France ne se positionne qu’au 7e rang des 37 pays présents dans le classement. Largement relayés, ces résultats sont pris très au sérieux par les dirigeants politiques et académiques, qui y voient un enjeu stratégique. En 2025, ils continuent d’inspirer des réformes normalisant progressivement le service public d’enseignement supérieur et de recherche français sur le modèle anglo-saxon, plus élitiste et concurrentiel.

Une série de réformes visant à améliorer la compétitivité de la recherche française sur la scène internationale

Depuis la publication du premier classement de Shanghai, les gouvernements français ont engagé des réformes visant à accroître la compétitivité de la recherche française à l’échelle internationale et à améliorer le positionnement des universités françaises au sein du classement. La fusion des universités constitue l’un des axes majeurs de cette stratégie, amorcée dès 2006 avec la création des Pôles de Recherche et d’Enseignement Supérieur puis accélérée en 2013 avec la création des Communautés d’Université et d’Établissement (ComUE) et les Établissements Publics Expérimentaux en 2018. Ces derniers, au nombre de 19 aujourd’hui, se constituent à partir de la fusion d’établissements d’enseignement supérieur et visent à expérimenter de nouveaux modes d’organisation coopératifs autour d’un même projet.

Parallèlement, la mise en compétition des différents établissements et laboratoires de recherche s’est intensifiée à travers un nouveau mode de distribution des financements. Fondée en 2005 dans l’objectif de financer la recherche française sous la forme de contrats à durée déterminée, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) incarne en partie cette orientation. Depuis 2014 et la promulgation d’un décret modifiant le fonctionnement de l’ANR, ces financements sont principalement attribués au travers d’appels à projets compétitifs portés par des équipes de recherche. La création de l’ANR entérine de fait l’instauration d’un modèle dual, où se combinent une part de financement récurrent de la recherche et une part de financement concurrentiel sur projet (Giry et Schultz, 2017). Dès sa création, le dispositif a fait l’objet de vives critiques de la part d’une partie des chercheur·ses, au motif qu’il s’inscrirait dans une dynamique de « libéralisation  » et de « managérialisation  » de la recherche (ibid., p. 63). Plus spécifiquement, en encourageant la recherche collaborative, ce mode de financement a été perçu comme le reflet de l’imposition des normes des sciences expérimentales aux sciences humaines et sociales, où les pratiques collectives de recherche sont moins courantes (Musselin, 2020). Pour autant, bien que contesté par une partie des membres de la communauté universitaire, ce mode d’organisation sur appels à projets a encore pris de l’importance à la faveur de la Loi de Programmation pour la Recherche de 2020, qui a renforcé le budget de l’ANR et permis ce faisant une hausse du taux de succès des appels à projets (de 17 % en 2020 à 23 % en 2021, avec un objectif de 30 % d’ici 2027).

Cette mise en compétition généralisée passe enfin par l’instauration de labels destinés à soutenir davantage des établissements et des projets de recherche reconnus pour leur « excellence scientifique  ». Depuis 2010, le label « Initiatives D’Excellence  » (IDEX) est attribué à des universités de recherche sélectionnées par un jury international après un appel à projets, et permettent à ces établissements d’obtenir des financements conséquents, entre 500 millions et 1 milliard d’euros. Le label « Laboratoires d’excellence  » (LabEx), instauré la même année, cible quant à lui directement les organismes de recherche en accordant un financement supplémentaire à des laboratoires sélectionnés pour le caractère innovant et porteur de leurs projets, dans l’objectif qu’ils fassent « jeu égal avec leurs homologues étrangers  ». L’ensemble de ces politiques n’est pas sans conséquences sur la morphologie de l’enseignement supérieur français. Romain Avouac et Hugo Harari-Kermadec (2021, p. 77) ont notamment pu montrer à quel point ces « politiques d’excellence  » de l’enseignement supérieur produisent une « redistribution inversée  » : les financements exceptionnels correspondant à ces labels d’excellence sont attribués aux établissements qui concentrent les populations étudiantes déjà les mieux dotées en termes de capital culturel et de capital économique, contribuant ce faisant à un accroissement de la polarisation socio-scolaire du système universitaire français.

Des réformes aux effets escomptés… au prix d’un creusement des inégalités disciplinaires ?

En partie destinées à rehausser le rang des universités françaises dans les classements internationaux, les réformes mises en place ont, sur ce point, globalement atteint leur objectif, mais de façon certainement bien plus modeste qu’escompté. Le nombre d’universités françaises présentes dans le top 100 du classement de Shanghai est passé de 3 à 4 entre 2010 et 2024, ces quatre établissements étant tous issus de la fusion d’universités. Surtout, la France positionne désormais l’une de ses universités dans le top 15 avec l’Université Paris-Saclay (au 12ème rang en 2024). Avec l’université Paris Sciences et Lettres (PSL), 33ème au classement de Shanghai 2024, elle fait partie des deux grandes universités issues du regroupement d’établissements, qui ont connu une importante ascension dans le classement à partir de 2020. L’Université Paris-Cité a également pu intégrer le top 100 du classement de Shanghai à la suite de sa création par fusion de l’Université Paris-Descartes et de l’Université Paris-Diderot en 2020.

Ce panorama global masque cependant de fortes disparités disciplinaires. Le classement de l’Université Paris-Saclay repose ainsi avant tout sur ses performances en mathématiques et en sciences physiques, deux disciplines où elle est respectivement classée 2ème et 8ème par le classement de Shanghai en 2024. En revanche, en sciences humaines et sociales, l’université navigue au mieux autour de la 400ème place, dans des disciplines comme l’économie ou la psychologie. Si l’Université PSL affiche des meilleurs résultats en sciences humaines et sociales (elle est notamment classée autour de la 200ème place en économie et en psychologie), son maintien dans le haut du classement repose surtout sur les sciences fondamentales et appliquées, en particulier les sciences de la vie et de la terre où elle atteint le top 20. Ces éléments confirment le caractère biaisé du classement en faveur des sciences dites « dures  », mais également le déséquilibre structurel de la recherche française, dont la compétitivité semble exclusivement reposer sur ces disciplines.

Cette centralité relative des sciences « dures  » au détriment des sciences humaines et sociales dans les indicateurs de performance de la recherche scientifique française peut être mise en parallèle avec la répartition disciplinaire des financements consacrés à la recherche. Sur 10 110 projets financés par l’ANR entre 2014 et 2023, 90,6 % relèvent des sciences expérimentales (source : ANR). Cette inégalité se manifeste non seulement par un nombre de projets financés disproportionné entre les disciplines, mais également par une disparité dans le volume des financements. Entre 2014 et 2023, le financement moyen des projets ANR en sciences humaines et sociales s’élève à 314 428 €, tandis qu’en sciences de la vie, la discipline en moyenne la plus financée, il atteint 466 409 €. En définitive, entre 2014 et 2023, plus de 4 milliards d’euros ont été attribués par l’ANR à des projets de sciences « dures  » contre un peu moins de 300 millions d’euros pour des projets en SHS. Entre ces deux dates, la part des financements alloués aux SHS reste stable, voire diminue depuis 2018.

Cette évolution des équilibres disciplinaires n’est pas indépendante des politiques d’excellence, dont la mise en œuvre s’est accélérée au cours du premier quinquennat d’Emmanuel Macron (2017-2022). Si le sous-financement structurel des sciences humaines et sociales mis en évidence s’explique en partie par des besoins plus faibles en infrastructures et technologies que dans les autres disciplines, les dynamiques observées sont néanmoins celles d’une stagnation voire d’une baisse des financements accordés aux SHS, après une période de hausse jusqu’en 2018.

Conclusion

Plus de vingt ans après la création du classement de Shanghai et l’émergence d’un marché mondial des universités, le mode de fonctionnement de la recherche française s’est largement transformé, principalement par le biais d’une mise en concurrence accrue des chercheur·ses, institutions de recherche et disciplines. Cette dynamique témoigne de la dimension performative des classements universitaires qui, en objectivant une hiérarchie entre les établissements sur des critères quantitatifs et bibliométriques, ont contribué à la transformation du système universitaire français dans l’objectif de le rapprocher des standards internationaux anglo-saxons. L’annonce par le PDG du CNRS Antoine Petit, le 12 décembre 2024, de la création d’un nouveau label, les « CNRS Key Labs  », ne semble qu’entériner cette orientation.

Hector Girard
Université de Lille, laboratoire Clersé

Fabien Eloire
Université de Lille, laboratoire Clersé

Bibliographie

Romain Avouac & Hugo Harari-Kermadec, L’université française, lieu de brassage ou de ségrégation sociale  ? Mesure de la polarisation du système universitaire français (2007-2015), Économie et Statistique, no 528-529, 2021, p. 63-83.

Fabien Eloire, Le classement de Shanghai. Histoire, analyse et critique, L’Homme & la Société, vol. 178, no 4, 2010, p. 17-38.

Johan Giry, Émilien Schultz, L’ANR en ph(r)ase critique. Figures et déterminants de la critique d’un dispositif de financement, Zilsel, vol. 2, no 2, 2017, p. 63-96.

Hugo Harari-Kermadec, Le classement de Shanghai: l’université marchandisée, Le Bord de l’eau , coll. « L’économie encastrée  », 2019.

Christine Musselin, Les paradoxes de la LPPR ou pourquoi l’annonce de moyens supplémentaires est-elle source de résistances ? Revue française de pédagogie, vol. 207, no 2, 2020, p. 41-48.