L’Édito | Pour une université démocratique, tant dans sa gouvernance que dans ses pratiques pédagogiques
L’enseignement supérieur et la recherche publique sont l’objet d’attaques sans précédent. Si on parle davantage des États-Unis, la situation n’est guère plus enviable en France : fragilisation financière structurelle des universités découlant de la loi LRU qui transfère aux établissements de nouvelles responsabilités financières sans ressources suffisantes, suppression ciblée de subventions régionales à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble par Laurent Wauquiez en 2021, refus de soutien financier à l’Association française de sociologie en Occitanie par Carole Delga en 2025, annonces d’une chasse à l’« islamo-gauchisme » à l’université, ouverte par Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal, poursuivie par Patrick Hetzel qui proposait, peu de temps avant son passage à la tête du ministère, la création d’une « commission d’enquête relative à l’entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes dans l’enseignement supérieur ». Les libertés académiques sont désormais explicitement remises en cause par un nombre croissant de responsables politiques.
Cette situation, inimaginable il y a encore quelques années, s’inscrit néanmoins dans une tendance de fond, conséquence des réformes néolibérales des vingt dernières années. Dans un contexte de concurrence exacerbée, l’asphyxie financière de la recherche et de l’enseignement supérieur publics est loin d’être neutre : elle conduit à un contrôle idéologique accru qui restreint la liberté universitaire, pourtant reconnue en France sur les plans législatif et constitutionnel. Plusieurs articles de ce numéro démontrent concrètement ces atteintes exercées par les pouvoirs politiques et économiques, tant sur les activités de recherche que sur l’offre de formation. Les financements sur appel à projet favorisent les plus gros laboratoires, les politiques d’excellence bénéficient davantage aux plus gros établissements, les financements privés sont distribués avant tout aux recherches les plus susceptibles de produire un retour rapide sur investissement et la pression économique pour professionnaliser les étudiants transforme l’offre et les contenus de formation en profondeur. Enfin, l’augmentation des frais d’inscription et l’augmentation du coût de la vie étudiante contraignent nombre d’étudiants à trouver un emploi pendant leurs études, les incite à prendre en compte le salaire escompté à la sortie des études avant l’intérêt de celles-ci.
Il s’agit, avec ce numéro de carnets rouges, de donner corps au mot d’ordre « de la maternelle à l’université » qui ne doit pas rester une formule incantatoire mais être travaillé afin de construire l’unité, non seulement dans les luttes mais aussi en termes de projet politique, pour une université démocratique, tant dans sa gouvernance que dans ses pratiques pédagogiques. Le combat se cristallise actuellement autour du continuum bac-3/bac+3 qui pose doublement problème. D’une part, en cela qu’il entérine une opposition entre scolarité obligatoire, pour tous et toutes, jusqu’au collège, et scolarité prolongée, au lycée et dans le supérieur, pour certaines et pour certains. D’autre part, en cela qu’il considère seulement les trois premières années d’enseignement supérieur, considérées comme la suite du lycée, sans inviter à penser les années suivantes, du master au doctorat, et niant la spécificité de l’université, à savoir la place particulière de la recherche, non pas comme une activité séparée, mais bien comme intimement liée à la formation. C’est également cette spécificité que ce numéro entend réaffirmer, sur le principe, et interroger, dans sa réalisation. La formation à et par la recherche, oui, mais comment et pour quoi faire ?
Claire Benveniste et Erwan Lehoux