Lectures Jeunesse,  Numéro 24

La fleur perdue du Chaman de K | Davide Morosinotto

Davide Morosinotto,
La fleur perdue du Chaman de K,
traduction de l’i
talien par Marc Lesage.
L’école des loisirs, 2021.

Littérature jeunesse conseillée par Françoise Chardin

Quand Laïla, fille de diplomates scandinaves arrive à l’hôpital de Lima, son principal problème est de s’isoler dans la grande salle commune peuplée d’enfants déroutants, voire un peu dégoûtants à ses yeux. Et quand El Rato, jeune pilier du service, dont personne ne sait au juste pourquoi il est hospitalisé depuis sa naissance, voit arriver cette jeune fille blonde un peu guindée, il n’a de cesse que d’attirer son attention par des blagues d’un goût douteux.

Mais non, ce n’est pas l’ouverture d’une comédie américaine des années cinquante qui réunirait la jeune aristocrate et l’enfant des rues. Tout bascule vers du très sombre lorsque Laila apprend qu’elle est atteinte d’une maladie génétique dégénérative incurable, dont la seule issue est une dégradation rapide de la vue et du cerveau, puis une mort très prochaine.

Vous n’y êtes pas, ce n’est pas non plus Love Story, mais le point de départ d’une odyssée fantastique pour les deux adolescents. Alors que tout horizon semble fermé, ils découvrent dans la bibliothèque de l’hôpital le carnet de voyage de deux explorateurs partis à la recherche d’une plante aux vertus médicinales extraordinaires utilisée par un certain chaman établi au cœur de la forêt amazonienne, et qui ne sont jamais revenus.

Il n’en faut pas plus pour que les deux adolescents se lancent dans une fugue au long cours, celui de l’Amazone, portés par l’espoir que la fleur pourrait guérir Laila. Après des aventures à rebondissements multiples, ancrées dans une réalité géographique et sociologique très documentée, Laila et El Rato, sauront enfin s’ils ont atteint leur but, ou s’ils devront sans capituler modifier les contours de leurs rêves respectifs. Finement, on reste dans l’incertitude entre croyance dans le mythe, délires liés à la maladie, ou fascination consolante devant la splendeur des légendes de la forêt amazonienne. La puissance du récit fait partager au lecteur espoir et illusions des personnages.

Et il lui faut bien la splendeur de ce livre objet pour supporter les émotions de ce parcours initiatique : la matière du papier est pour l’auteur essentielle dans le récit, la typographie trouble par moment épouse et donne à ressentir la baisse de vision de Laila, le cours du fleuve fait ondoyer les lignes du texte, les trames foncées nous font entrer dans l’univers des chamans, les multiples voix des différents narrateurs forment le chœur qui accompagne Laila et immortalise sa voix. Lorsque la fin approche, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que des mots : c’est cette citation de Borges qui ouvre le livre et nomme sa raison d’être.

Le roman est le troisième et (en principe) dernier ouvrage d’une trilogie ouverte par Le célèbre catalogue Walker et Dawn qui nous entraîne au fil du Mississipi et poursuivi par L’éblouissante lumière de deux étoiles rouges, qui navigue sur la Neva. De manière très originale, l’auteur ne crée pas cette trilogie autour de personnages identiques ou d’une suite chronologique d’aventures. Laissons- lui la parole pour définir son projet : Des histoires de fleuves et d’aventure, racontées de vive voix par les personnages principaux, avec un travail graphique quelque peu expérimental.

En tout cas, nous sommes partants pour d’autres traversées !