Abécédaire critique de la “novlangue” dans le champ éducatif,  Marc Bablet,  Numéro 20

Excellence

Voilà un mot qui a un furieux goût d’antan qui rappelle le « prix d’excellence » qui pouvait être décerné en fin d’année à l’élève qui s’est montré « supérieur aux autres » dans la maîtrise des matières enseignées. On trouve ce mot dans le Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation de Retz pour évoquer le concours général, créé en 1747, qui « témoigne du maintien de l’excellence comme référence du système scolaire ». Il s’agit de distinguer « les meilleurs » par des épreuves plus « exigeantes » que celles du baccalauréat. Une certaine conception de la méritocratie est mise en place en appui sur cette visée de l’excellence des individus. Elle permettra de mettre en valeur des élèves de milieux modestes qui réussissent.

On voit que cet usage est bien différent des usages que nous connaissons depuis le début des année 2000 où ce mot est installé d’en haut dans la pensée de l’éducation d’abord par Ségolène Royal avec les « pôles d’excellence » en éducation prioritaire (circulaire du 8 février 2000) qui ont la prétention de régler les difficultés d’apprentissages des élèves des milieux populaires par l’accès à des activités (culturelles et scientifiques notamment), extérieures à l’école, alors que, dans le même temps, la recherche insiste sur l’importance du rapport au savoir et sur la qualité des pratiques professionnelles. Le mot va également être utilisé par Jean-Luc Mélenchon avec le lycée des métiers qui doit viser « l’excellence » (circulaire du 17 décembre 2001) et modifier en conséquence l’image du lycée professionnel. L’usage du mot fabrique l’illusion :

■ il suffirait de mettre en relation les élèves de milieu populaire avec des institutions valorisées par la société pour que, comme par magie, ceux-ci bénéficient de cette valeur,

■ il suffirait que par volontarisme optimiste on parle du lycée professionnel en insistant sur l’excellence des métiers, alors que, de fait, on y affecte les élèves les moins performants scolairement.

La crise de 2008 aura une incidence forte sur l’usage du mot, du fait du programme d’investissements d’avenir et des projets développés pour faire oublier cette crise. Dans ce programme de relance, il sera question « d’initiatives d’excellence », « d’équipements d’excellence », « de laboratoires d’excellence ». Le projet « d’internats d’excellence » lancé par Nicolas Sarkozy dont le ministre actuel (Jean-Michel Blanquer) est un pionnier avec celui de Sourdun, s’inscrira également dans ce programme. Dans le même temps s’est développé un discours sur les voies et filières d’excellence qu’il s’agirait de rendre accessibles à ceux qui n’y ont pas accès du fait de leurs moindres résultats scolaires (circulaire de rentrée 2007). En parallèle aux internats d’excellence qui visent les individus, la dynamique « espoirs banlieue » propose « 30 sites d’excellence » pour des lycées implantés dans des quartiers populaires auxquels il s’agit de donner accès à des relations de même nature que celles posées en 2000 par les pôles d’excellence. On le retrouve encore avec les « parcours d’excellence » (2016) et les « campus d’excellence » (2020).

L’usage de ce mot est limité et enferme la pensée en ne permettant pas de penser les besoins éducatifs et pédagogiques des élèves des milieux populaires, en empêchant l’analyse du réel social ; il impose une hiérarchie des ressources éducatives et des voies et filières, certaines restant de fait d’excellence et valorisées comme telles dans les milieux favorisés même si l’on prétend par ailleurs illusoirement utiliser ce mot pour les formations professionnelles ; ensuite il enferme dans une conception du mérite individuel des individus comme si leurs résultats scolaires ne dépendaient que d’eux et pas aussi de la relation aux savoirs et à l’école et de leur place socio-économique dans la société.

Marc Bablet
IA IPR retraité,
ancien inspecteur d’académie,
Ancien chef de bureau de l’éducation prioritaire
au ministère de l’Éducation nationale

Ressource

Perrenoud, P., Sociologie de l’excellence ordinaire. Diversité des normes et fabrication des hiérarchies, Université de Genève, 1987.