Enseigner : quel travail ?,  Marc Moreigne,  Numéro 7

Ce travail que l’on dit intellectuel

Comment caractériser, appréhender et le cas échéant évaluer le travail d’un chercheur, d’un psychanalyste, d’un écrivain ou même d’un enseignant ? Un travail qui ne produit ni marchandises, ni objets manufacturés destinés à la consommation, mais des « choses » aussi évanescentes et insaisissables pour ne pas dire suspectes que du savoir, de l’émotion, de la pensée ou encore des idées, des hypothèses, des œuvres, des sentiments. Un travail qui ne peut s’organiser ni se mesurer en termes de flux, de stocks ou de ratios. Un travail dont on échoue à rationaliser les coûts ou à planifier la production et qui résiste d’une manière inexplicable aux techniques pourtant éprouvées du management d’entreprise et de l’optimisation de la performance. Un travail, disons le, qui, par sa nature changeante, relative et contingente, pose problème aujourd’hui dans notre société libérale et pragmatique de l’efficience économique et de la compétitivité individuelle, de l’affirmation des certitudes et de la culture du résultat, du marketing social et de la normalisation globale.

Le corps et la pensée

Bien sûr, chaque métier possède ses spécificités, explore un champ qui lui est propre et développe une stratégie, des méthodes et parfois un protocole étroitement liés à sa singularité. Il ne s’agit pas ici de comparer, de hiérarchiser ni surtout de ranger dans un même tiroir l’ensemble des professions dites « intellectuelles » (quel point commun peut-on établir entre un écrivain et un chercheur en biologie moléculaire ?… et pourtant il y en a !) mais plutôt d’interroger ce qui est convoqué, mis en jeu, en actes et en perspective dans cette forme particulière du « travail ».

Il y a deux instances dont les rapports et les tensions me paraissent être au cœur même de ce travail – comme d’ailleurs de toutes les formes de travail mais dont la confrontation ici se fait particulièrement aiguë – une dialectique qui l’agit en profondeur : celle du corps et de la pensée. La vulgate oppose souvent ces deux réalités de l’activité humaine et tend à en faire une ligne de partage, une césure non dénuée d’arrières pensées sociales et économiques – et même disons-le d’une conception de classe – qui séparerait un travail soi disant « manuel » d’un travail que l’on qualifierait « d’intellectuel » et dont l’un serait justement dévolu à l’exercice du corps quand l’autre appartiendrait au domaine éthéré de la pure pensée. Rien n’est plus faux et c’est là le premier stéréotype qu’il convient de mettre à bas. Le travail dit manuel requiert une conscience et une sensibilité, une intelligence du geste et de la situation qui va bien au-delà de la seule habileté technique[1]Voir là-dessus les propos tenus par les ouvriers de PSA rapportés par Nicolas Frize interviewé dans ce même numéro de Carnets Rouges ou encore le film magnifique de Françoise Davisse « Comme des lions ». et le travail supposément intellectuel n’en finit pas de se débattre avec la réalité tangible d’un corps exposé au monde. Il y a dans le travail de réflexion, d’élaboration, de création un engagement du corps et la pensée est à coup sûr un acte physique, un corps à corps incessant avec la matière des mots, des images et/ou des figures abstraites. La concentration du romancier ou de l’essayiste pour trouver le mot juste, celui qui résonne avec ses sensations, ses convictions et sa vision intérieure ; l’effort que fait le thérapeute pour se couler dans l’intime de la souffrance et du désir de l’autre afin de les comprendre, les cerner et de tenter d’y répondre ; la tension permanente de l’artiste pour trouver la teinte, l’image, la matière, le motif qui lui permettront d’exprimer un peu de son rapport au monde et de son monde caché à lui. Et, bien sûr, la recherche inlassable et toujours renouvelée chez l’enseignant et le pédagogue pour trouver la voie étroite de la transmission, la voix qui sera entendue et qui portera, qui touchera au sens propre l’élève… tout cela sollicite tout autant le corps que l’intellect. Le geste que le langage. L’émotion et la sensation que le raisonnement et l’analyse.

La métaphore de l’iceberg

Un des aspects les plus significatifs selon moi et pourtant méconnu si ce n’est totalement ignoré de ce que l’on nomme le travail intellectuel, c’est la part cachée, invisible qu’il recèle. Un peu comme un iceberg dont seule la pointe serait visible et affleurerait à la surface. Mais la base obscure et compacte qui est en dessous reste cachée aux regards, immergée, insoupçonnable. Pourtant, cette pointe aiguë à la blancheur éclatante qui perce la surface ne pourrait exister sans la masse indistincte et brouillée qui la soutient. La pointe de l’iceberg, c’est le livre publié, le tableau exposé, le spectacle joué devant le public, le cours magistral qui résonne dans l’amphithéâtre, la formule chimique ou le théorème mathématique qui contient la clé du mystère (celui de la chute des corps ou celui de la relativité), la phrase ou le mot déclic qui va soudain éclairer le symptôme et nommer le trauma du patient en mettant à jour un (petit) fragment de son inconscient. Pour l’immense majorité des gens, c’est là qu’est la nature et le sens du « travail » de l’écrivain, de l’artiste, du metteur en scène, de l’enseignant, du chercheur ou du psychanalyste. Ils n’ont d’ailleurs pas tort. Il s’agit en effet du résultat, de l’aboutissement de leur travail, ce qui l’inscrit dans l’espace social et lui donne son sens, sa valeur et lui assure une reconnaissance au sein de la collectivité.

Mais derrière ou avant la mise au jour de ce « résultat », il y aura eu des heures et des heures de doutes, de tentatives avortées, de fausses pistes, d’erreurs, de brouillons et de brouillards, d’esquisses, de répétitions, d’avancées à tâtons, d’intuitions fulgurantes, d’éclairs soudains, de recherches dans toutes les directions et de longues plages de stagnation et de vide qu’il faut arriver non seulement à supporter mais à surmonter. La part immergée de l’iceberg. La plupart du temps, elle est passée sous silence et à juste titre car outre son caractère intime, comment peut-on évaluer, définir cette part-là du travail ? Pour autant, il est utile si ce n’est nécessaire de rappeler son existence car sans elle, il n’y aurait pas d’iceberg.

Je prendrai un exemple qui m’est familier, celui de l’écriture. Une phrase du metteur en scène de théâtre et grand connaisseur des textes contemporains, Claude Régy, exprime selon moi assez bien ce qu’est la nature du travail de l’écrivain : « Quand vous écrivez un mot, pensez que ce mot que vous avez choisi porte avec lui le cadavre de tous les autres mots qui auraient pu venir à sa place ».[2]Claude Régy in Espaces perdus, Editions Actes Sud On pourrait aussi citer Kafka qui dans son journal note : « écrire, c’est briser la mer gelée qui est en nous …» On retrouve l’iceberg ! Des formulations sont sans doute un peu extrêmes mais qui illustrent bien ce qu’est cette réalité invisible du travail d’écrire.

Le temps et la durée

Le rapport de ce travail aux temps au pluriel – les multiples temps qui s’entrechoquent et se juxtaposent de la réflexion, de la recherche, de l’expérimentation, de la production et, last but not least, de la formalisation – est une donnée fondamentale si l’on veut saisir les différents enjeux, personnels et professionnels, qui caractérisent l’activité dite intellectuelle. Là encore, on ne considère souvent qu’une (petite) partie du tableau. C’est le seul résultat final qui est pris en compte et dans la majeure partie des cas, on n’appréhende ce « temps de travail » qu’en fonction du nombre de pages, de mots ou de signes produits, du quota d’heures de cours effectuées ou de copies corrigées, du temps effectif passé en laboratoire ou de la durée de la séance ou du rendez-vous avec le patient. On néglige fréquemment l’essentiel : le processus qui a permis d’aboutir à ce résultat final. Or ce processus, difficile pour ne pas dire impossible à évaluer en terme de durée objective, est un temps de travail à part entière. Et sa caractéristique la plus remarquable est qu’il est permanent, continu, qu’il ne s’interrompt jamais complètement avant l’achèvement de l’œuvre. Et il n’est pas rare qu’il se poursuive après. C’est ainsi que le temps professionnel de l’activité et le temps intime de vie de la personne tendent à se mélanger jusqu’à devenir indissociables. Cette dimension de non cloisonnement est notamment sensible dans les professions liées à la création artistique quelle qu’elle soit où le travail sur un projet, le temps qu’il dure, ne quitte jamais la tête et le corps du créateur. A l’affût qu’il est de l’idée, de l’image ou de la vision qui peuvent survenir à n’importe quel moment et dans n’importe quelle circonstance. Mais aussi l’enseignant qui prépare son cours, anticipe ce moment où il va s’adresser à ses élèves, les termes qu’il choisira et les réactions qu’il en attend, craint ou espère, cette manière d’être habité par l’échéance à venir, tout cela fait partie du temps de travail. Dans ce contexte, il paraît difficile de définir et de cerner un temps de travail précis mais il convient au moins de reconnaître l’existence de cette part « inquantifiable » du travail et de l’intégrer dans une réflexion globale sur l’appréhension de ces professions et leurs singularités.

Cette reconnaissance, elle s’affirme clairement comme un acte politique qui pose que le temps de la recherche, de la pensée et de l’élaboration devrait avoir autant de valeur économique et d’existence sociale que le temps de la production et de la réalisation. Ou plutôt que ces deux temps sont à appréhender ensemble dans une conception émancipatrice du travail – de tous les travails – qui, quel que soit son champ d’application et son secteur d’activité, embrasserait dans un même mouvement l’intelligence singulière du sujet et sa force de production. Une conception qui romprait avec la hiérarchisation et la séparation de classe entre « travail manuel » et « travail intellectuel » pour reconnaître à tout travail et donc à tout travailleur les qualités culturelles, techniques, sociales, économiques qui lui sont attachés.

Espace social

De quoi le travail intellectuel est-il le nom ? A qui s’adresse-t-il ? Comment s’inscrit-il dans l’espace social et collectif ? Autant d’interrogations légitimes qu’il faut continuer à se poser et auxquelles il est difficile de répondre de façon tranchée.

Toutefois, la question de l’adresse me semble essentielle dans la mesure où elle permet de répondre à un préjugé hélas répandu que le travail de la pensée serait forcément hors sol, coupé des réalités du quotidien et pour tout dire nombriliste et autocentré. Ce peut être le cas. Pour autant, il me semble que ce travail, qu’il soit artistique, pédagogique, scientifique ou thérapeutique n’a de sens que s’il expose et donne à voir, à partager et à critiquer un rapport au monde, à l’autre et s’il s’inscrit dans l’espace de la collectivité. Il agit à la fois comme un miroir où l’on peut se reconnaître et comme l’expression d’une étrangeté face à laquelle on est amené à se situer. Dans les deux cas, il sollicite l’autre, lecteur, spectateur, élève, patient…et l’amène à s’interroger et à s’affirmer dans son rapport au monde, son être intime, ses valeurs, ses convictions, ses désirs, son être-là ici et maintenant. A se définir et se revendiquer comme sujet. N’est-ce pas là une fonction sociale et politique intéressante ?

Marc Moreigne
Écrivain

Références

Références
1 Voir là-dessus les propos tenus par les ouvriers de PSA rapportés par Nicolas Frize interviewé dans ce même numéro de Carnets Rouges ou encore le film magnifique de Françoise Davisse « Comme des lions ».
2 Claude Régy in Espaces perdus, Editions Actes Sud