Cécile Gardiès,  Démocratiser l’enseignement supérieur et la recherche,  Numéro 35

Recherches 
pour la société : 
tensions et perspectives

Même si la recherche a toujours eu vocation à produire des connaissances pour éclairer le monde et son fonctionnement, les demandes actuelles de développement de recherches pour la société peuvent paraître, en ce sens, paradoxales et montrent plutôt des manières d’imposer des orientations en fonction de besoins sociaux ou politiques. Mais le développement parallèle des recherches collaboratives est peut-être une manière de contourner cette demande d’adéquation.

Les recherches pour la société : quelles tensions ?

Si l’implication directe des acteurs est devenue une pierre angulaire et une source de valorisation dans le paysage de la recherche contemporaine, l’adéquation entre les travaux scientifiques et les impératifs plus larges de la société demeurent une question complexe et sujette à de multiples tensions. Cette problématique se manifeste à travers plusieurs dimensions critiques, notamment la gestion du temps, les choix des objets de recherche et les dynamiques de médiatisation.

Le décalage temporel : une source de frictions inévitable

L’une des discordances fondamentales réside dans une temporalité intrinsèquement différente de la recherche et de l’action sociétale. Le processus de recherche scientifique, par sa nature même, exige un temps long, souvent incompressible, pour garantir la rigueur et la validité des résultats. Ce cycle inclut la problématisation, l’état de l’art, une investigation empirique souvent chronophage, et enfin, les phases cruciales d’analyse, d’interprétation et de confrontation des résultats avec la littérature scientifique. L’élaboration des idées, la vérification des faits et la formulation des conclusions nécessitent une liberté d’exploration intellectuelle qui ne s’arrête qu’avec la diffusion et la valorisation des travaux, notamment par le biais de publications évaluées par les pairs. Cette temporalité, garante de la robustesse scientifique, se heurte fréquemment à l’urgence des besoins sociétaux et des cycles de décision politique.

Les choix des objets de recherche : entre pertinence scientifique et demandes sociétales

En effet la société exprime des besoins urgents face à des situations complexes et des défis multidimensionnels qu’elle peine à résoudre de manière autonome. Elle cherche parfois à s’appuyer sur des éclairages scientifiques pour étayer des propositions ou des décisions, conférant une légitimité via des points de vue scientifiques, souvent perçus comme moins sujets à controverse sociale. Cependant, lorsque la société sollicite la recherche, elle le fait majoritairement à partir de ses propres grilles de lecture et de ses propres temporalités, comme en témoignent de nombreux appels à projets. Cette approche peut conduire à un antagonisme entre les objets de recherche considérés comme pertinents par la communauté scientifique et ceux dictés par les demandes sociétales. La recherche, avec ses ressources et ses méthodologies propres, peut alors peiner à répondre efficacement à ces sollicitations, au-delà même de la question du temps.

La médiatisation de la science : entre vulgarisation et simplification excessive

Les médias jouent également un rôle crucial en cherchant à s’appuyer sur les scientifiques pour vulgariser la recherche et légitimer leurs sujets d’actualité. Cette démarche peut rencontrer la volonté louable de certains chercheurs de diffuser leurs résultats au-delà de la seule communauté scientifique, une diffusion d’ailleurs de plus en plus valorisée dans les critères d’évaluation de la recherche. Néanmoins, ces initiatives médiatiques impliquent des formes de vulgarisation qui, bien que nécessaires, peuvent aboutir à des simplifications excessives de travaux complexes, ouvrant la porte à des interprétations orientées, voire instrumentalisées par des agendas politiques. De plus, la médiatisation des chercheurs présente un risque de sur-personnalisation d’approches qui sont, par essence, souvent le fruit d’un travail collectif et peut, par les questions posées, orienter involontairement les réponses.

Le paradoxe des recherches pour la société : un équilibre délicat

En somme, il existe un paradoxe inhérent au développement des recherches « pour la société ». D’un côté, ce type de recherche vise à répondre à des besoins sociaux identifiés, tels que la compréhension de problèmes complexes ou l’éclairage de choix stratégiques. De l’autre, elle est confrontée à une incompatibilité temporelle structurelle, une potentielle divergence dans le choix des objets d’étude, voire une injonction de résultats rapides et directement applicables, ce qui contredit la nature exploratoire et itérative de la démarche scientifique.

Pourtant, si les recherches « pour la société » ne peuvent pas toujours répondre à des demandes précises et datées, elles ont aussi le potentiel d’être à l’écoute des acteurs de terrain et d’envisager des solutions à leurs problèmes ou besoins concrets. C’est dans ce cadre que se sont développées des approches telles que les recherches collaboratives, les recherches-actions et les recherches-interventions. Ces recherches tentent de prendre en compte les acteurs en les impliquant directement dans les procès de recherche en partant de leurs besoins.

Cependant, il parait essentiel de se questionner sur la véritable nature de ces recherches : sont-elles réellement centrées sur les acteurs ? Sont-elles affranchies des injonctions institutionnelles ? Autrement dit, les recherches « pour la société » respectent-elles la temporalité nécessaire aux démarches scientifiques ? Laissent-elles aux chercheurs la liberté d’investigation des objets ? Et enfin, peuvent-elles réellement répondre aux besoins sociaux de manière durable et robuste ?

Les recherches pour la société et le rôle des différents acteurs

Le champ de la recherche a connu une transformation significative, passant d’un modèle traditionnel à un modèle émergent, le premier se caractérise par une production de connaissances principalement disciplinaire, homogène et hiérarchique, axée sur l’expertise académique et le développement théorique. À l’inverse, le deuxième privilégie la production de connaissances dans et pour des contextes d’application, en réponse à des problèmes concrets. Ce modèle se distingue par sa transdisciplinarité, la diversification des acteurs impliqués (chercheurs, utilisateurs, praticiens), une organisation hétérarchique et de nouvelles formes d’évaluation de la qualité. Cette transition marque un déplacement fondamental de la « science dans la société » (en tant qu’objet d’étude sociologique) vers la « science pour la société », où l’utilité et la pertinence sociétale deviennent des moteurs primordiaux de la recherche, aux côtés de la rigueur scientifique. La légitimité de la science est désormais de plus en plus liée à sa capacité à générer des connaissances « socialement robustes », valides tant au sein des laboratoires qu’en dehors, dans l’espace public.

La recherche collaborative

La recherche collaborative désigne une approche scientifique où la production de connaissances s’effectue par une coopération active et délibérée entre des chercheurs et des acteurs non-académiques, qu’il s’agisse d’individus, de groupes, d’associations ou de communautés. Souvent appelée recherche participative, recherche partenariale ou recherche-action, elle se distingue par un processus d’apprentissages mutuels et constructifs.

Cette forme de recherche se caractérise par plusieurs éléments clés notamment la co-construction des savoirs qui implique les parties prenantes à toutes les étapes du processus, de la définition de la problématique à la diffusion des résultats. Cela favorise une hybridation des savoirs, où les connaissances scientifiques se rencontrent et se transforment au contact des savoirs expérientiels et des sensibilités des communautés, sans perdre leur valeur intrinsèque. Une attention particulière est portée aux modalités de constitution de ces collectifs, à leur marge d’autonomie et aux degrés d’engagement de leurs membres qui sous-tend leur fonctionnement. Le modèle de fonctionnement proposé par Desgagné et Berdnaz nous parait intéressant à mobiliser car il définit le travail conjoint avec les acteurs en trois phases, la phase dite de co-situation qui correspond à l’identification d’un objet de recherche et de formation selon une double pertinence sociale de l’objet : pertinence pour la recherche et pour la pratique. Une phase de co-construction de l’activité réflexive à partir de laquelle se fait la collecte de données et enfin une phase de co-production de connaissances pour la recherche et de modèles d’intervention pour la pratique (double production).

C’est à partir de ce modèle que nous proposons d’illustrer la déclinaison d’une recherche collaborative qui peut répondre en partie aux interrogations soulevées en amont.

Expériences de recherches collaboratives

Nous avons mené plusieurs recherches collaboratives avec des enseignants, déployées à partir d’analyses de pratiques étayées d’un point de vue didactique. La recherche collaborative s’est construite à partir d’une problématique définie collectivement et de nombreuses questions posées par les acteurs comme le problème du décrochage scolaire des élèves en lycée agricole. Cette première phase de problématisation a ouvert la voie à des expérimentations et des analyses de pratiques étayées par des outils de la recherche qui ont permis de passer à des phases de co-élaboration. Des formations partagées par les chercheurs avec les praticiens ont alimenté des analyses de pratiques par un partage des outils théoriques et alimenté de nouvelles ingénieries coconstruites. Enfin les formalisations progressives de nos expériences liées à l’écriture collective que ce soit sous forme de récits d’expériences ou d’écrits de recherche ont conforté cette circulation et alimenté la double pertinence.

Par la construction d’un tiers espace dans lequel des processus de médiation des savoirs ont pu se mettre en œuvre, on peut dire que la recherche collaborative s’est dessinée et concrétisée au travers d’une culture commune. Nous avons analysé les processus de médiation des savoirs notamment par la dimension technique et organisationnelle qui est reflétée par la diversité par exemple des actions (organisationnelles, didactiques, pédagogiques, numériques etc.) et des modes de recueil de données, par la dimension symbolique caractérisée par la culture commune en cours de construction tout le long de la recherche (4 ans). Et enfin par la dimension langagière présente dans les phases de négociation, de co-construction d’ingénieries pédagogiques et dans les écritures collectives.

Pour conclure : quelle double pertinence ?

La double pertinence revendiquée dans les recherches pour la société est un objectif de travail avec les acteurs difficile à atteindre et non exempt de pressions sociales ou politiques pour orienter les objets voire les méthodes d’investigation comme c’est le cas par exemple dans certains appels à projets. Néanmoins dans les recherches collaboratives qui partent des besoins identifiés avec les acteurs, le processus de réflexivité engendré semble permettre une circulation des savoirs et des changements de pratiques mais qui est corrélé à un temps long et à un processus chronophage fait de négociations, d’apprentissages réciproques et d’un cheminement nécessitant le respect des positions de chacun.

Cependant même dans ces exemples de recherches collaboratives qui semblent en partie pouvoir s’extraire des paradoxes énoncés au départ de cet article, notons qu’elles n’échappent pas aux demandes et prescriptions institutionnelles, comme ici dans nos exemples portant sur le contexte de l’enseignement agricole. En effet, des injonctions incitant les chercheurs à s’intéresser prioritairement au terrain de l’enseignement agricole sont clairement énoncées ainsi que des incitations à prendre en compte les orientations ministérielles dans nos recherches. Par exemple la question des transitions, même si celles-ci s’avèrent quasi caduques (seulement quelques années après leur énonciation) au vu des évolutions politiques, laissant les chercheurs dans une forme de déshérence où finalement seule l’autonomie qui, leur permettant de choisir leurs objets de recherche, reste la garantie d’une recherche libre pouvant se déployer dans un temps long.

Cécile Gardiès
Professeure en sciences de l’information et de la communication
ENSFEA, UMR EFTS, Toulouse

Bibliographie

Serge Desgagné, Nadine Bednarz, Pierre Lebuis et al., L’approche collaborative de recherche en éducation : un rapport nouveau à établir entre recherche et formation, Revue des sciences de l’éducation, vol. 27, no 1, 2001, p. 33-64.

Serge Desgagné, Nadine Bednarz, Médiation entre recherche et pratique en éducation : faire de la recherche «avec » plutôt que «sur » les praticiens, Revue des sciences de l’éducation, vol. 31, no 2, 2005, p. 245-258.

Cécile Gardiès, Laurent Fauré, Changements dans les pratiques d’enseignement et ancrochage des élèves : une analyse des leviers menée au sein d’un LéA enseignement agricole, Éducation & didactique, vol. 2, 2024, p. 9-22.

Michael Gibbons, Camille Limoges, Peter Scott et al., The new production of knowledge: The dynamics of science and research in contemporary societies, 1994.